Sea Of Solitude : la mer, la peur, l’acceptation et le dépassement de sa condition

par Bastien Silty

Personnellement, je ne suis pas un grand fan de l’été, je vois en cette saison une immensité de temps que nous sommes forcés à remplir par des actions futiles dont la seule utilité serait de sortir de son quotidien. Cette idée n’est pas forcément méprisable, mais dans ma vie l’été à toujours pris forme de voyage vers l’océan Atlantique. Un océan dont la seule chose à laquelle on profite pleinement est cette étendue d’eau trop peu compréhensible nous ramenant constamment à notre petitesse. A l’inverse d’autres paysages, l’océan est le seul à me procurer cette sensation pesante et lourde qu’est la solitude. La perdition face à l’incompréhension, la peur de se perdre et de ne jamais pouvoir rattraper le bord. Je me suis toujours douté que je n’étais pas le seul à ressentir ce mal-être face à une telle étendue d’eau. Alors quand un jeu à décider d’utiliser cette sensation comme point de départ pour développer toutes ses idées, celui-ci ne pouvait qu’attiser ma curiosité. Cela dès que je l’ai vu en compétition pour le titre de meilleur jeu indépendant aux Games Awards 2019, ce jeu : Sea Of Solitude. (5 Juillet 2019, disponible sur PS4, Xbox et PC)

J’ai déjà eu l’occasion d’aborder Sea Of Solitude dans le numéro précédent. Je m’étais centré sur sa créatrice en cheffe Cornelia Geppert et sa manière d’aborder le jeu vidéo. Aujourd’hui je vais plutôt m’intéresser ici à l’utilisation de l’eau, ce paysage omniprésent et fondateur. Pour un rapide rappel, ce jeu de Jo Mei Games nous parle de la nécessité d’embrasser ses peurs en mettant en scène les traumatismes de sa créatrice. 

On suit alors le personnage de Kay accompagnée de son petit bateau à moteur, elle vogue sur une mer engloutissant une ville. Dans cette ville, on rencontre deux types d’êtres : des animaux noirs et monstrueux (un corbeau, une méduse, un caméléon, un loup, un crustacé et une baleine) et des astres lumineux. Il y a aussi deux formes humanoïdes : Kay et une jeune fille rayonnante habillée d’un anorak et d’un bob jaune fluo. On retrouve cette même opposition d’ombre et de lumière, de peur et d’espérance dans l’eau.

L’eau noir porte en son sein les monstres et la volonté de vous descendre. Elle est votre ennemie comme dans un grand nombre de jeu, toucher l’eau ou y rester trop longtemps mènera à votre mort. Cela résulte d’un côté pratique puisque permettant de délimiter les zones jouables des non jouables et d’assurer un accès logique à la suite de l’histoire. Cette notion de limite est particulièrement visible dans les passages ou Kay se remémore ses souvenirs, comme elle se doit d’avoir les pieds sur terre dans ces moments : l’eau disparaît.

Dans Sea Of Solitude, l’eau est aussi présente visuellement que dans la morale. Ce que Cornelia Geppert tente de nous expliquer au travers de ces histoires, de ces moments de vie, c’est que la peur lorsqu’elle est comprise est contrôlable. L’eau passe de ce lieu hostile à cet havre de paix. Nous sommes capables de sauter à pieds joints dans ces lieux qui nous comprennent, ces lieux qui ont abrités nos peines, nos peurs et nos souffrances. Après tout, ce sont ces lieux qui nous connaissent le mieux. Une fois nos peurs déchiquetées, se plonger dans ces lieux n’est qu’une source de bonheur immense dans laquelle on se complait. On se rappelle alors des milles lieues sur lesquelles notre petit bateau nous a fait voguer. C’est comme si ces lieux avaient gardé tous nos souvenirs heureux, ces plaisirs rendus invisibles par des problèmes qui nous dépassent. Et c’est alors, à ce moment précis, où nous sommes à nouveau en capacité de les voir, que l’on ne fait plus qu’un avec nous-même et que le monstre vivant à l’intérieur de nous disparaît à jamais.

J’aimerais terminer en citant Christopher Johnson McCandless aka Alexander Supertramp le héros du film/livre retraçant son histoire : Into The Wild. Il a passé les trois dernières années de sa vie à comprendre les démons qui entouraient sa propre Sea Of Solitude. C’est en faisant face à l’océan qu’il réalise la distance parcourue et celle qui lui reste encore à parcourir pour atteindre son absolution :

“Tout ce que la mer a à offrir ce sont ses grosses bourrasques, et de temps en temps une sensation de puissance. Il est vrai que, je connais pas grand chose à la mer mais ici en tout cas c’est comme ça. Et je sais aussi que dans la vie, le plus important c’est pas nécessairement d’être fort mais de se sentir fort et de se mettre à l’effort au moins une fois, de se retrouver au moins une fois dans la condition humaine la plus archaïque. Affronter seul la nature aveugle et sourde sans rien pour vous aider ; si ce n’est vos mains et votre tête…”

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