Soy Cuba, un film de Mikhaïl Kalatozov

critique par Heolruz

On peut trouver de la nostalgie dans la majorité des films que l’on regarde, c’est un sentiment parfois mélancolique qui est lié au passé. J’en fais cette définition car je vous ai fait parvenir une critique d’un des films de Takeshi Kitano dans un précédent numéro, un réalisateur qui pour moi incarne cette mélancolie et le cinéma de la nostalgie. On peut trouver aussi de la nostalgie dans le moment du visionnage, dans les souvenirs entourant celui-ci. De la nostalgie qui ne se fait plus forcément dans le film mais à partir de celui-ci. Pour cette critique on trouvera la nostalgie dans la célébration des vies, des hommes et des femmes, dans la fièvre révolutionnaire cubaine. De la nostalgie de très grande ampleur, à l’origine une nostalgie créée par un État qui tente de s’approprier et de célébrer un peuple. Puis ensuite, une nostalgie s’est déplacée grâce aux divers acteurs entourant ce film et à la diversité des spectatrices, des spectateurs. Je vais tenter de vous présenter Soy Cuba, un titre bien étrange puisqu’il signifie « Je suis Cuba ».

Tout d’abord il faut savoir une ou plusieurs choses, ce film est avant tout celui d’un réalisateur soviétique : Mikhaïl Kalatozov (réalisateur de talent puisqu’il a remporté la palme d’or en 1958 avec Quand passent les Cigognes). Une réalisation qui en Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) est exécutée selon les règles du gouvernement, ce film est une commande de l’État. Le scénario original, parfaitement repris par le réalisateur, est concentré autour de la représentation de quatre vies, quatre chroniques sur Cuba. Le pays n’est pas choisi au hasard, on veut donner une vision propagandiste en célébrant ainsi la révolution cubaine qui s’est achevée en 1959. Soy Cuba sort en salle en 1963 et ne connaîtra pas un grand succès, il fut interdit aux États-Unis et il faudra attendre le début des années 90 pour voir des grands artistes dont Francis Ford Coppola et Martin Scorsese pour remettre en avant cette œuvre. Je ne cite pas là de grands noms uniquement pour le prestige, ce film est un réel chef d’œuvre et on peut s’en tenir cette citation de Scorcese : «Si Soy Cuba avait pu être montré au public en 1964, le cinéma du monde entier aurait été différent.». Revenons maintenant à la conception de l’œuvre cinématographique en elle-même. C’est par un certain goût de célébration révolutionnaire (et donc de nostalgie révolutionnaire ou propagande, appelez ça comme vous l’entendez) que ce film a pu voir le jour. Pourtant il n’y pas qu’un seul pan de nostalgie, il y en a certes un dans la création du film et du scénario mais un autre aussi dans l’histoire et l’interprétation de celle-ci  par les artistes, les acteurs et les actrices.

Le film s’organise, on l’a vu, autour de quatre récits de petites gens, et je ne vais pas les développer plus que ça. Néanmoins les personnages qui jouent ces « petites gens » sont pour la plupart des actrices et des acteurs novices cubain.e.s, pour autant on ne perd absolument pas en qualité d’interprétation, bien au contraire. C’est le premier point fort de ce film. Le second est la caméra, l’image et ses mouvements, le film s’ouvre sur une présentation aérienne des rivages et de la forêt de l’île, cela résonne d’autant plus pour nous aujourd’hui mais il y a un réel hommage à la nature ainsi qu’un rejet de l’intégration américaine dans le paysage cubain. Ce n’est pas pour rien que les personnages les plus repoussants sont les hommes d’affaires et les marins de ce pays. D’ailleurs deux scènes sont extrêmement marquantes du point de vue de l’image et où l’on intègre le représentants du capitalisme. Une première magistrale où nous sommes bercés par une caméra qui nous fait découvrir les luxes d’un hôtel et qui sans jamais changer de plan, nous emmène jusqu’au fond de la piscine. Et une autre scène dans un bar dansant, un bar où les hommes étrangers paient pour avoir de la compagnie. Nous suivons cette fois-ci de l’entrée en passant par le comptoir et jusqu’aux tables, un chanteur qui interprète une chanson magnifique. Il ne faut pas être trop troublé par les mouvements de la caméra. La façon de filmer a bien évolué depuis les années 60 et 70, la caméra se rapproche, se recule, tournoie, c’est un cinéma que l’on rencontre peu mais qui est à la base des grands travellings de Coppola par exemple. C’est dans ces moments de proximité avec les petits personnages que se dégagent la nostalgie d’une identité cubaine, une certaine mélancolie, et une tristesse particulière. Celle d’un peuple qui pour s’en sortir doit prendre les armes, lutter, se révolter. Le « clou du spectacle » en quelque sorte pour les admirateurs, les admiratrices des travelling est sans doute cette scène finale où l’on se demande encore comment Mikhaïl Kalatozov a fait pour filmer cette rue. Comment a-t-il fait pour réaliser un travelling où l’on a l’impression de flotter sur cette foule urbaine, compacte, où l’on peut voir les femmes et les hommes sur les balcons et le cœur de la rue en dessous. Voilà ce qu’est Soy Cuba, un gigantesque moment d’images, de musiques, d’interprétations mais aussi d’ histoires formidables. 

Ces histoires que Mikhaïl Kalatozov met en scène ne sont pas les mêmes qui sont inscrites sur le scénario, enfin si, mais le réalisateur par sa façon de filmer et de faire son œuvre en tire un message encore plus grand et plus appréciable. C’est finalement souvent le cas avec les œuvres voulues par le régime, celles-ci bien qu’étant stéréotypées et codifiées, sortent pourtant sous de nouvelles formes dans les cinémas. Il faut distinguer le fond qui s’apparente à une architecture et la forme finale qui est la bâtisse en elle-même. Ici même si c’est totalement subjectif, on a l’occasion d’admirer un beau manoir fait sur des plans d’une simple datcha russe. Afin de conclure mon propos et de ne pas trop en dire sur ce film je signalerais sans doute cette référence au Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein. A savoir une longue séquence clef autour d’un grand escalier, dans le film d’Eisenstein ce plan de l’escalier est rendu célèbre par la course de son landau, ici c’est par la descente de la manifestation spontanée face encore une fois à une force armée.

Pour conclure ce texte je vous partage ce court métrage de Rúnar Rúnarsson qui s’intitule Síðasti bærinn ouThe Last Farm (2004) et qui nous donne à voir un personnage bouleversé, totalement en lien avec le thème de la nostalgie. C’est assez noir, assez triste mais n’est-ce pas là parfois tout l’intérêt du cinéma.

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