Pourquoi faut-il lire des comics en noir et blanc ?

Écrit par Théo Toussaint et illustré par @peydrawz

La couleur est une composante importante à la lecture d’un comic book. Elle permet de sublimer l’action ou donner une sensation de profondeur au sein des cases. Mais que se passe-t-il quand on retire le travail du coloriste pour souligner le rôle de l’encreur ? Les comics sont-ils initialement conçus en noir et blanc ?

Le noir et blanc renouvellent la lecture d’une œuvre.

L’artiste-peintre Vassily Kandinsky, pionnier de l’art abstrait au XXe siècle, publie l’ouvrage Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier en 1910, dans lequel il théorise sa conception de l’art autour de la « nécessité intérieure ». Pour décrire sa vision, il utilise une métaphore : « En règle générale, la couleur est donc un moyen d’exercer une influence directe sur l’âme. La couleur est la touche. L’œil est le marteau. L’âme est le piano aux cordes nombreuses. »

Pour composer une bande-dessinée, il faut pouvoir compter sur une chaîne de production, où le savoir-faire de chacun des artistes va s’imbriquer dans un ensemble cohérent. Le/la dessinateur.rice esquisse les visuels, l’encreur.se sublime les traits et le/la coloriste ajoute les nuances et teintes artisanalement ou par ordinateur. Les réflexions de Kandinsky entrent parfaitement en résonance avec la conception d’une œuvre dessinée, on peut prendre en exemple Batman : un long Halloween pour illustrer cette osmose avec le travail sur les couleurs froides de Gregory Wright, qui accentue l’atmosphère de film noir qui transparaît tout au long du récit.

Pourtant, la colorisation de l’œuvre est une étape avancée dans la création d’un comics, bien après l’encrage et juste avant le lettrage, c’est-à-dire l’édition des bulles de dialogue. Il apparaît que la totalité des bandes-dessinées existent originellement en noir et blanc. Si ces versions sont habituellement confidentielles, certaines initiatives remettent au goût du jour ces rares ébauches. 

Depuis maintenant 7 ans, Urban Comics, label d’édition français affilié aux parutions de DC Comics propose des impressions inédites destinées aux collectionneurs et aux fans de super-héros : certains tomes, tirés en quantité limités, proposent de (re)découvrir les aventures de Batman, Superman et des autres protagonistes dans un format noir et blanc.

La première itération fut imaginée pour célébrer les 75 ans de la première apparition du Chevalier Noir de DC Comics, 5 œuvres majeures furent sélectionnées pour être adaptées en album collector : Batman Année Un, Silence, La cour des hiboux, Amère Victoire et The Dark Knight Returns. La réédition de ces aventures fondatrices des mythes autour du justicier de Gotham City offre une nouvelle perspective visuelle ; le scan des planches originales propose un rendu minimaliste et simplifié sur les cases. La cour des hiboux et Batman Silence, deux œuvres dessinées par Greg Capullo et encrées par Jonathan Glapion s’attachent à souligner les trames et intensifient les noirs. Pour Batman Année Un, le travail de la coloriste Richmond Lewis sur la publication de 1987 ancre la ville de Gotham un univers crade et décadent par l’ajout d’effets visuels comme des projections d’encre sur les planches et des couleurs ternes. La ressortie noir et blanc de 2014 occulte cet aspect tout en proposant une nouvelle lecture, les niveaux de gris sont inexistants, le rendu monochrome de David Mazzucchelli fait directement référence aux influences des films noirs.

Enfin, l’adaptation de The Dark Knight Returns fait figure d’exception, les originaux de l’œuvre culte de l’auteur Frank Miller ne sont plus disponibles. Il semble qu’Urban et DC Comics ne soient plus en possession des planches de 1987. L’éditeur a donc retravaillé chaque page scannée en couleurs pour les passer en noir et blanc via Photoshop. Ce dispositif démontre certains défauts. Par exemple, les pages présentent des niveaux de gris et des textures étranges. Malgré les quelques imperfections, l’ouvrage reste lisible et permet de souligner le dessin de Miller.

Urban Comics réitérera la parution d’une nouvelle collection spéciale pour les 80 ans de Batman, avec l’ensemble des œuvres produites par l’auteur Scott Snyder et le dessinateur Greg Capullo. Depuis, ces nouvelles adaptations de comics noir et blanc continuent de paraître, indépendamment d’un quelconque événement-anniversaire, avec des créations plus récentes comme Batman Créature de la nuit ou le fameux Batman White Knight. Dernière étape de la démocratisation de ces éditions, des comics noir et blanc vont également être republiés pour d’autres personnages comme Superman, Wonder Woman ou encore Shazam. Il est possible de se questionner sur la pertinence du format noir et blanc pour certains ouvrages, comme Superman Unchained écrit par Scott Snyder et dessiné par Jim Lee et Dustin Nguyen. Le récit offre de bonnes pistes de réflexion sur le personnage de l’homme d’acier, mais peine à se renouveler dans sa narration, l’histoire oubliable ne peut pas être considérée comme une pierre angulaire du mythe de Superman. L’apport du noir et blanc ne contribue à rien de plus au sein du comics, les nouveaux visuels n’ajoutent aucun niveau de lecture et l’encrage reste simpliste, mis à part les trames qui renfoncent les lignes de fuite.

Le noir et blanc sont un choix éditorial.

Certains comics sont spécialement édités en noir et blanc, l’un des plus iconique est The Walking Dead imaginé par Robert Kirkman et dessiné par Tony Moore puis Charlie Adlard. La bande-dessinée s’attache à nous narrer la quête du shérif Rick Grimes et sa communauté, amenés à survivre dans un monde ravagé par une invasion de morts-vivants. 

Les créateurs ont souhaité utiliser le noir et blanc bien avant la diffusion du premier numéro en 2003. Au-delà de l’aspect esthétique, cette composition permettait de gagner du temps à la production. La petite équipe éditoriale a enchaîné sans interruption la diffusion mensuelle d’un chapitre de l’histoire jusqu’en 2019. Pour fluidifier les étapes de conception, les artistes envoient/envoyaient directement les planches au lettrage juste après l’encrage, afin de rapidement imprimer une version finale. Ce mode de fonctionnement avait également des avantages économiques : les frais d’impression en noir et blanc sont bien moins chers. Pour autant, l’avantage de l’absence de couleurs est bénéfique dans la portée diégétique de l’œuvre. En pensant de la sorte The Walking Dead, Robert Kirkman faisait directement hommage au film d’horreur La Nuit des Morts-Vivants de George Romero sorti en 1968, également en noir et blanc. Cette référence au cinéma de genre est accentuée par le travail sur l’ombrage et la colorisation des nuances de gris par l’encreur Cliff Rathburn, dont les effets de textures rappellent le grain de la pellicule des vieux films de zombies.

La composition monochrome des cases atténue la violence et le côté gore de certaines scènes. L’univers de The Walking Dead regorge de moments dramatiques, de situations macabres et d’événements morbides. Pour compenser la violence graphique, l’absence de couleurs crée une distance, on ne voit pas le rouge du sang, par exemple.

Depuis octobre 2020, la série de Robert Kirkman et Charlie Adlard ressort en version deluxe colorisée par l’artiste Dave McCaig. Le rendu offre une vision moins anxiogène et horrifique des aventures du sheriff Grimes : les différents niveaux de détails et d’ombrages sont soulignés par une variation des palettes de teintes. Si cette nouvelle édition peut attirer de nouveaux lecteurs, il convient également de s’interroger sur l’ajout de couleurs, en comparaison des points évoqués précédemment. 

Les comics en noir et blanc arrivent à rendre une sensation de tangibilité, les différentes touches de nuances renforcent l’immersion dans un univers fictif, cette conception graphique joue avec nos repères de lecteurs pour nous imprégner la rétine. L’absence de couleurs dévoile le travail réalisé.e.s par les dessinateur.rice.s et encreur.se.s, souvent oublié.e.s dans l’industrie du comic book au profit de l’auteur.

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