SUPERMAN RED SON : 

Mélanger communisme et super-héros : le cocktail Superman Red Son

Article écrit par Théo Toussaint et illustré par @peydrawz

Il est une constante dans l’univers de DC comics qui est régulièrement modifiée pour expérimenter de nouveaux enjeux : que se passerait-il si la navette de Kal-El, l’homme d’acier de Kypton venait à s’écraser autre part qu’à Smallville ? Que pourrait-il arriver si Superman était élevé autrement que par Jonathan et Martha Kent ?

Est-ce un oiseau ? Est-ce un avion ? Non, c’est un White Russian.

Le 27 avril 2011, Superman déclare renoncer à sa nationalité américaine pour se revendiquer comme citoyen du Monde dans le numéro 900 d’Action Comics. Cette révélation déclenche une levée de bouclier de la part des représentants conservateurs. « Cela participe d’un mouvement plus général des Américains qui s’excuseraient presque d’être américains » rétorque Mike Huckabee, ancien gouverneur de l’Arkansas et candidat à la primaire républicaine face à Donald Trump en 2016.

Pourtant, les origines de Superman peuvent être simplement réécrites au gré des expérimentations des scénaristes. Ces réflexions autour du développement de Superman dans un environnement différent peuvent être similaires aux études avancées par le psychologue Jean Piaget sur les théories de l’apprentissage de l’enfant dans la construction de l’évolution individuelle,  en fonction du contexte social.

Ainsi, le scénariste Alan Davis et le dessinateur Mark Farmer imaginaient en 1998 la mini-série « The Nail » où la famille Kent est victime d’une crevaison de pneu à cause d’un clou. De ce simple détail, l’histoire globale de l’univers DC est totalement chamboulée, l’accident les empêche de découvrir la capsule de Superman, celui-ci est adopté par une famille amish. Kal-el est alors contraint par sa communauté religieuse à ne pas utiliser ses pouvoirs.

Steve Vance et José Luis Garcia-Lopez avaient également conceptualisé une intrigue similaire avec le récit « Superman Inc. » en 1999. Superman est adopté par un couple de fermiers âgés au Kansas, qui décède avant qu’il ne puisse développer ses pouvoirs. Kal-El est placé en famille d’accueil et se découvre une passion dévorante pour le sport. Superman finit alors par utiliser ses dons en devenant un champion athlétique.

Ces deux histoires alternatives proposent une analogie entre l’évolution de l’enfant et le développement des super-pouvoirs. L’éducation de Superman conditionne donc sa capacité à pouvoir devenir un super-héros. Mais que se passe-t-il si le Kryptonien vient à grandir dans un pays totalitaire ? Si son éducation venait à assimiler un courant politique ? Que pourrait-on imaginer si Superman venait à être élevé dans un kolkhoze ukrainien ?

Cette vision innovante fut scénarisée par Mark Millar, connu pour avoir créé Kick-Ass ou The Authority, et dessinée par Dave Johnson en 2003. Ce one-shot veut initier une relecture du mythe de l’homme d’acier émancipé de l’influence américaine. Superman Red Son relate l’histoire de Kal-El, dernier rescapé de la planète Krypton, découvert par une communauté paysanne en 1938. Le nouveau-né est élevé dans les kolkhozes soviétiques par sa famille adoptive. De facto, le jeune Kal-El reçoit les enseignements de la pensée communiste tout en découvrant ses pouvoirs surhumains, pour lui, ses dons miraculeux doivent être mis au service du régime de Joseph Staline. Dans un premier temps, Superman use de sa force et de sa vitesse pour sauver les vies du monde entier, présenté comme un nouveau Stakhanov, un héros dévoué à la cause, par les organes de propagande. Le super-héros s’implique d’autant plus qu’il devient le porte-étendard du parti communiste en qualité de représentant mondial. A mesure que la popularité de Superman se répand, il se dresse en tant qu’icône internationale de l’URSS, un être fascinant pour le peuple russe qui l’acclame aux défilés militaires de la Place Rouge. Ce fanatisme pour l’homme d’acier vient même interférer avec la notoriété de Staline lui-même.

Dans un même temps, les États-Unis apprennent avec stupeur l’existence d’un surhomme appartenant à l’ennemi. Dans ce contexte de Guerre Froide, les américains expérimentent la paranoïa d’être assaillis par une telle puissance, et le doute face à la capacité de pouvoir rivaliser avec Superman. Les services secrets prennent alors contact avec le docteur Lex Luthor de STAR Lab, reconnu pour ses capacités cognitives et intellectuelles hors du commun, il doit mettre au point un stratagème pour contrer le Kryptonien.

Le Moscow Mule à l’assaut du Monde

Ce postulat correspond aux prémices du premier acte « L’Avènement » de Superman Red Son. L’histoire propose un regard croisé, en suivant simultanément les conspirations de Lex Luthor et le récit autobiographique de Superman. Le scénario trouve son pinacle lorsque l’homme d’acier, confronté au décès de Staline, décide de prendre le pouvoir en devenant secrétaire général dans le chapitre « L’Ascension« . Son acte fait écho aux déclarations du numéro 900 d’Action Comics, Superman ne représente plus seulement son pays, il dédie ses capacités à sauver les démunis et à répandre la paix à travers la planète. Toutefois, la narration élude de nombreuses questions politiques, le héros soviétique désamorce toute revendication idéologique en se déclarant sauveur du monde entier. La position hiérarchique de Superman au sein du parti communiste n’entraîne que peu de réflexions autour de son rôle en tant que dirigeant, il agit plus indirectement comme un vecteur de propagande, un élément de « soft power » du bloc soviétique faisant basculer la quasi-totalité du Monde à la faveur de l’idéal marxiste.

Le contexte du récit pouvait potentiellement faire miroiter un véritable questionnement politique, en développant notamment une pensée critique quant à l’utilisation de la figure super-héroïque à des fins politiques. Les médias dessinés étaient utilisés comme outils de propagande durant la Guerre Froide, pour présenter, par exemple, Captain America protégeant le bloc occidental face au Soldat de l’Hiver, le bras armé de l’URSS. Superman Red Son aurait pu développer son univers en désaxant le point de vue manichéen des États-Unis afin d’étoffer une réelle alternative de fond sur le rôle politique du super-héros.

À l’instar du film X-men First Class réalisé par Matthew Vaughn en 2011, Superman Red Son présente un cadre historique ambitieux et fascinant. En prenant appui sur le déroulement réel de la Guerre Froide, la fiction développe des thématiques inhérentes à la course technologique, scientifique et militaire. Le récit prend soin de laisser une place importante aux discours médiatiques pour ponctuer le sentiment anxiogène d’un conflit global entre les deux blocs. Malheureusement, le concept innovant est rapidement supplanté par la lutte simpliste de Superman contre Lex Luthor. La crédibilité de l’homme d’acier en tant que héros est elle-même sabordée lorsque celui-ci s’allie à un autre méchant bien connu de l’univers DC. Les derniers actes proposent des enjeux plutôt faibles, malgré une remontée fulgurante pour une fin totalement surréaliste et jouissive.

Les dessins de Dave Johnson offrent un rendu triomphant aux postures des héros, certaines planches prennent le temps d’installer une imagerie construite avec des compositions similaires aux affiches de propagande russes. Si certains environnements manquent de détails, l’artiste compense le manque de finition en multipliant les plans iconiques. Le coloriste John Higgins, ayant notamment travaillé sur les pages des ouvrages Watchmen et Batman : Killing Joke, apporte une composante rétro en optant pour une palette de nuances patinées et grisonnantes. Les artistes ont également procédé à un re-design complet des costumes des super-héros, en y incorporant des éléments visuels à la sauce soviétique. Parfois cliché, l’ensemble en demeure souvent réussi.

Superman Red Son pose l’hypothèse d’une tangente pour un individu hors du commun tel que Superman. Celui-ci pourrait naître aux États-Unis comme en Russie, il conserve les attributs qui font de lui un héros : sa foi inébranlable envers l’humanité et sa volonté humaniste de sauver l’ensemble des êtres qui peuplent la Terre. Cette envie des scénaristes de dépeindre un individu profondément bon se retrouve aussi dans les récits « The Nail » et “Superman Inc. » où l’homme d’acier finit d’une manière ou d’une autre par renouer avec son but utopiste. 

Finalement, Superman serait un très mauvais cocktail, on pourrait le mélanger avec n’importe quelle substance, il retrouverait toujours son goût initial.

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