Sapere Aude- Comment le symbolisme des couleurs participe aux biais raciaux ?

Article écrit par Mayli

Le symbolisme des couleurs est l’ensemble des associations mentales entre les différentes couleurs et des valeurs morales ou des fonctions sociales. Ces liens entre couleurs et idées varient d’une société à l’autre, dans le temps et dans l’espace. Ce ne sont donc pas des liens que l’on observe naturellement, mais que l’on apprend culturellement. Dès la fin du XIXème siècle, le philosophe Paul Souriau remarque que les couleurs peuvent suggérer des sensations hors du domaine du visuel, comme le chaud ou le froid, le parfum ou encore des sentiments. Bien que la signification des couleurs soit différente selon les cultures, c’est d’abord celle de notre société occidentale qui s’est diffusée partout dans le monde, avec la colonisation, les standards de beauté, les modes de décoration ou d’habillement – et c’est bien elle qui alimente le racisme.

Le racisme est un système de domination fondé sur une hiérarchie des “races”, reposant sur une classification qui associe des origines réelles ou supposées à des couleurs de peau. Le racisme a classifié l’immense diversité des populations par seulement quelques couleurs distinctes. Pour désigner les peuples d’Européens au teint clair, c’est le terme “blanc” qui s’impose au XVIIIème siècle, alors même que ce n’est pas la meilleure façon de décrire ces peaux pâles, verdâtres en hiver et rougies en été. En effet, le blanc symbolise bien la perfection : innocence, pureté, honnêteté, tranquillité, paix, lumière… Étant propre et neutre, c’est une couleur qui prédomine dans les hôpitaux, mais aussi aux mariages pour symboliser un nouveau commencement. Pour l’historien médiéviste Michel Pastoureau, le blanc est aussi la plus intransigeante des couleurs, car on le veut pur et on lui reproche de ne l’être jamais assez : cette obsession de la pureté se retrouve chez les suprémacistes blancs qui, à différents moments de l’Histoire, ont mis en place des dispositifs de vérification des origines pour éviter à tout prix le métissage. La désignation des ethnies par la pigmentation de la peau a été établie seulement dans le but d’une mise en opposition des races : les peuples d’Afrique vont être désignés simplement par “noirs”, antonyme de “blanc”. L’exemple le plus frappant de cette volonté politique de division est l’invention du terme des “jaunes”, qui ne correspond pas du tout aux carnations très diverses des Asiatiques. Les blancs se méfient de ces peuples d’Asie qui ont résisté aux invasions ; le jaune est en effet lié à la trahison, à la cupidité, au mensonge et à la folie. Les désigner par cette couleur est donc la meilleure façon d’installer dans la métropole une peur collective d’une menace venant d’Asie.

Cependant, c’est surtout la couleur noire qui, avec l’incarcération de masse et les violences policières, pose problème aujourd’hui. Bien que les psychologues ont pu observer depuis longtemps que les gens associent la peau sombre à des traits de personnalité négatifs, une recherche montre également que lorsque nous entendons parler d’un acte pervers, nous sommes plus susceptibles de croire qu’il a été commis par une personne à la peau plus foncée. En 1994, le magazine Time a publié une photo de couverture de O.J. Simpson qui semblait avoir été intentionnellement modifiée pour rendre sa peau plus sombre. Accompagné du titre «An American Tragedy», Time a été critiqué pour avoir manipulé l’apparence de Simpson pour le faire paraître menaçant, et donc plus susceptible d’être coupable de ses crimes. Le professeur Adam Alter de l’Université de New York, qui a fait de ce thème son objet d’étude, a en effet découvert que les articles relatant d’un comportement négatif étaient plus susceptibles d’apparaître à côté de photographies de couleur plus foncée. C’est le “Bad is Black Effect”.

Cette tendance peut avoir ses racines dans une croyance omniprésente qui associe l’obscurité à la méchanceté. Le sentiment d’être en sécurité est intuitivement plus fort pendant le jour que la nuit, mais la littérature, la télévision et les films ont également traditionnellement représenté les héros en blanc et les méchants en noir. Le noir est porté aux funérailles, c’est une couleur très liée avec la nuit et la mort ; elle représente la négation, le mystère, la haine, la cruauté. Les travaux empiriques de John E. Williams dans les années 1960 ont démontré que ces associations positives et négatives entre le noir et le blanc étaient évidentes chez les enfants – blancs et noirs – dès l’âge de trois ans. Dans le langage, il convient d’analyser comment les couleurs sont associées à des mots comme adjectifs, non pas pour exprimer une nuance, mais pour conférer un sens particulier à ce mot : les idées noires (angoisses de mort), le marché noir (l’illégalité) ou encore le chat noir (la malchance).

Ces métaphores conceptuelles entre la couleur et la moralité peuvent nous biaiser négativement contre les personnes à la peau plus foncée, ce qui a des implications considérables pour notre système de justice. Par exemple, les témoins oculaires de crimes peuvent être plus susceptibles d’identifier à tort des suspects qui ont la peau plus foncée. En 2004, Eberhardt, Goff, Purdie et Davies ont bien montré que les étudiant-e-s et les policiers-ières associaient implicitement davantage la criminalité aux noirs qu’aux blancs. Ces deux couleurs désignent clairement l’innocence et la culpabilité depuis des siècles, et Jean de La Fontaine maîtrisait déjà le symbolisme des couleurs en 1678 :  “Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir”. Or, celles et ceux qui sont désigné-e-s par une couleur et/ou une origine ethnique s’approprient les mots par lesquels on les désigne, jusque dans leurs variations les plus péjoratives. C’est ce que l’on nomme “l’effet d’étiquetage”. Ce dernier est un biais cognitif qui fait que les individus tendent à se conformer aux jugements qu’on plaque sur eux et dont ils reviendront difficilement dessus, car toutes leurs actions ultérieures seront alors sous l’influence de ces jugements, qu’ils soient positifs (effet Pygmalion) ou négatifs (effet Golem). Le concept de soi et le comportement des personnes sont en réalité fortement déterminés par les termes utilisés pour les décrire ou les classer : la théorie de l’étiquetage social est reliée aux concepts de prophétie auto-réalisatrice. La polysémie des couleurs infuse le regard et les discours sur les individus, alimentant les stéréotypes. Dans l’ensemble, ces effets collatéraux du symbolisme des couleurs ne font que souligner l’importance de trouver des moyens de combattre les diverses façons dont nos préjugés peuvent influencer nos perceptions. Quelque chose d’aussi simple que la relation entre couleur et bonté perpétue les normes sociales qui appartiennent à chaque groupe : tous nos discours sont donc à repenser si l’on veut vraiment bannir nos comportements racistes.

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