Agent orange : un écocide néocolonial

Article écrit par Loan Laicard et illustré par @Peydrawz

L’agent orange est un herbicide utilisé par l’armée états-unienne lors de la guerre du Viêt Nam durant toute la décennie 1960.

Cette arme est bien différente du napalm qui est une essence gélifiée brûlant la peau, plus médiatisé et aussi utilisé pendant cette guerre – parce qu’une seule atrocité n’est jamais suffisante. L’utilisation d’agent orange par épandages massifs avait pour but premier de détruire la jungle vietnamienne dans laquelle s’organisent les Viêt Cong. Le résultat est inespéré : selon l’Académie nationale des sciences des États-Unis, l’armée américaine a déversé 80 millions de litres de produits chimiques sur les terres vietnamiennes et frontalières dont plus de la moitié d’agent orange. Le problème est que cet herbicide contient une substance cancérigène tératogène, la dioxine, qui provoque des malformations, des maladies de peau, des cancers et porte atteinte au système immunitaire, reproductif et nerveux – en plus de ravager les écosystèmes. Cette arme biologique d’abord testée sur des prisonniers de Holmesburg Prison (Philadelphie) était au départ utilisée dans le domaine agricole mais à des doses 13 fois moindres. 

Le premier épandage a lieu en août 1961, d’abord nommé opération Hadès – les américains étaient bien conscients qu’ils allaient faire vivre l’enfer à un peuple entier – puis rebaptisé opération Ranch Hand, et est approuvé par le président John F. Kennedy – mais retenons que c’était un beau président n’est-ce pas… Selon un rapport de l’Unesco, les épandages d’agent orange ont détruit 400 000 hectares de terres agricoles, 2 millions d’hectares de forêts et 500 000 hectares de mangrove, soit 20 % de l’ensemble des forêts sud-vietnamiennes. De plus, la dioxine étant une molécule stable, elle reste concentrée dans l’eau, la végétation, les animaux… et les humains. Chaque jour, les victimes sont plus nombreuses puisqu’il se transmet de mère à enfant. Plus de soixante ans après le premier épandage, la quatrième génération est encore contaminée – plus de 100 000 enfants souffrant actuellement de séquelles dues à l’agent orange1.

L’état fédéral américain bénéficiant de l’immunité de tout acte commis en temps de guerre, seules les entreprises privées peuvent légalement être responsables des dommages subis – je rappelle quand même que la guerre n’étant pas sur leur propre sol, l’engagement était volontaire et non une simple légitime-défense devant une invasion… Les vétérans américains victimes de l’agent orange se sont néanmoins retournés contre les fabricants qui ont choisi de le produire en connaissance de cause avec des procédés l’ayant rendu plus toxique encore. En 1984, sept entreprises accusées ont signé un accord à l’amiable avec les associations de vétérans américains en échange de l’arrêt de toute poursuite – 180 millions de dollars ont été versés2.

Néanmoins, pour les victimes vietnamiennes, rien. Tran To Nga, une Franco-Vietnamienne de 79 ans, ancienne journaliste parmi les combattants du Front de libération du Sud-Vietnam poursuit son combat contre quatorze multinationales de l’agrochimie – dont Bayer Monsanto et Dow Chemicals – qui ont utilisé ce défoliant. Mais la justice française a estimé en mai 2021 que ces sociétés avaient agi « sur ordre et pour le compte de l’Etat américain, dans l’accomplissement d’un acte de souveraineté »3. Ainsi, elles bénéficieraient du même droit que l’État pour lequel elles ont agi, un principe qui paraît bien obsolète voire en contradiction avec les principes modernes du droit international pour les trois avocat-e-s de Tran To Nga. Les entreprises en cause n’ont pas seulement agi sur réquisition du gouvernement mais délibérément, même si Bayer-France nie leur capacité de décision sur la fabrication de l’agent orange en dépit des documents avancés par la partie plaignante4.

Considéré comme le premier écocide, c’est-à-dire une destruction délibérée d’écosystèmes, ce combat est d’abord celui de la responsabilité qu’on peut attendre des grandes entreprises mais aussi des gouvernements. Cette lutte, quand elle sera gagnée, offrira la jurisprudence à toutes les victimes du chlordécone et des essais nucléaires, à toutes les victimes du colonialisme et du racisme étatique. 


 1Source : Le Monde

2Source : 28 minutes Arte

3Source : AFP

4Source : Le média

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