Les riches volent les pauvres

Article écrit par Loan Laicard et illustré par Coralie

Le rapport d’Oxfam paru en début d’année intitulé « Les inégalités tuent »1 a fait grand bruit, montrant que les cinq premières fortunes de France ont doublé depuis le début de la pandémie et sont désormais équivalentes à ce que possèdent les 40% des Français-es les plus précaires.

Comme beaucoup de ces patrimoines sont sous forme de titres financiers mais aussi que le chiffre d’affaire de leurs entreprises ne cesse d’augmenter, ces résultats sont à considérer à un instant T mais ils restent quand même utiles pour dépeindre une réalité – les sondages montrent que nous avons tendance à sous-estimer les inégalités2. Ces riches donc, ne partagent pas beaucoup et surtout iels se confortent dans l’idéologie méritocrate qui leur permet de traiter d’assisté-es toustes celleux qui n’ont pas eu le privilège d’hériter – et pour ce qui est de l’assistanat, que dirions-nous de ces personnes qui sans femme de ménage, sans secrétaire, sans nourrice et sans salarié-es, sans exploiter personne en somme, auraient bien du mal à tenir une semaine. Même avant la crise covid, c’est 10% de la population française qui a besoin de l’aide alimentaire pour vivre3, le système redistributif gagné après la Seconde Guerre Mondiale parait alors bien défaillant – et pourtant il est souvent perçu comme trop généreux. 

Florence Weber dans sa présentation d’Essai sur le don4 insiste sur une partie centrale de l’analyse du don maussien : son application possible sur les prestations sociales. Pour résumer, Mauss conçoit le don comme un fait social total, c’est-à-dire qu’il met en branle la totalité ou quasi-totalité de la société et de ses institutions – politiques, juridiques, morales, religieuses, familiales, économiques, esthétiques… Les dons, apparaissant sous la forme de cadeaux généreux sont « en réalité obligatoirement faits et rendus »5. La transaction qui apparait libre, gratuite, volontaire est contrainte et intéressée et reflète une obligation à trois niveaux : donner, recevoir et rendre. Une relation de domination s’exerce alors entre les deux échangeants, qui donne l’ascendant à la personne qui donne car c’est elle qui détient la capacité économique de le faire – la personne qui reçoit devra d’ailleurs lui rendre la pareille aussi vite que possible.

Le problème du don est simple : il grandit lae donateur-ice et abaisse lae donataire. C’est exactement le problème auquel se confronte le concept de redistribution des richesses d’un point de vue moral et politique : les pauvres semblent en quelque sorte redevables – de l’État, des riches – pour les prestations sociales qu’iels reçoivent. Mais justement, Mauss conçoit les prestations sociales non pas comme un don mais comme un contre-don : elles sont des droits ouverts par des individus sur la société. Le travail salarié est alors vu comme un don de l’individu à la société – et j’irais même plus loin en soutenant que l’existence même de la personne devrait être conçue comme une contribution à la société,  car elle donne nécessairement de son temps, de son énergie, de ses compétences de manière plus ou moins formelle – don qui appelle une contre-partie légitime au-delà du seul salaire. Si les prestations sociales sont reconnues comme une contrepartie à un don initial c’est-à-dire « qu’on le leur doit », les individus peuvent coopérer de manière horizontale; sinon le transfert sera vu comme un acte de dépendance – l’apparente générosité de la transaction n’est qu’une violence symbolique faite au donataire contraint-e de rester débiteur.

C’est donc une critique de la conception charitable de l’assistance sociale : les politiques sociales n’aboutissent pas sur des aumônes versées à des fainéant-es mais bien sur des contre-dons légitimes – la société doit rendre. Le discours politique visant à mépriser « ceux qui ne sont rien » et à les  appauvrir n’est qu’un témoignage de l’ignorance des échanges permanents et souvent informels entre individu et société – ou bien il est une manoeuvre volontaire de disqualification des personnes qui ne correspondent pas tout-à-fait aux attentes d’une société capitaliste. Et ajoutons, pour finir, que les seules personnes qui nuisent au fonctionnement du système de redistribution sont  bien celles qui s’en échappent c’est-à-dire… les riches6.


 1Rapport « Les inégalités tuent », Oxfam-Davos 16/01/2022

2Michael Norton and Dan Ariely, « Building A Better America–One Wealth Quintile At A Time » 2011 – Figure 2

3Le Secours Catholique – Rapport sur l’état de la pauvreté en France en 2019

4MAUSS Marcel, Essai sur le don 2012 (1ère édition : 1925) , Éditions PUF p.1-60

5ibid p.64

6Attac, Impôts : idées fausses et vraies inégalités 2021, Éditions Les liens qui libèrent

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