« Ton sourire a illuminé ma nuit » : Daredevil Jaune

Daredevil représente la quintessence du super-héros ancré dans la réalité. Dans cette version « Jaune », le duo créatif Jeph Loeb et Tim Sale rendent un hommage nostalgique au personnage imaginé en 1964.

Aux origines de l’Homme sans peur

Conceptualisé par le scénariste Stan Lee et le dessinateur Bill Everett, Daredevil est une des incarnations de la formule réussie pour créer des héros proches des lecteurs : une ligne éditoriale qui permet l’ascension de Marvel Comics dans les années 60. Le renouveau insufflé dans les trames narratives et l’écriture des personnages offrent de nouvelles figures faillibles et humaines, aux prises avec leurs problèmes personnels. Ainsi, Matt Murdock est présenté comme un protagoniste au passé tragique : victime d’un accident, il est aveuglé par des produits radioactifs lorsqu’il est enfant. Il développe des sens super-aiguisés, qui le guident malgré sa cécité. Fils du boxeur Jonathan Murdock, abattu par des bookmakers mafieux après qu’il ait participé à des combats truqués, Matt étudie le droit à l’université dans l’espoir de condamner les assassins de son père en tant qu’avocat. Le juriste est rapidement contraint d’abandonner sa quête lorsqu’il s’aperçoit que les pièces à conviction ont été falsifiées. Ne pouvant rendre justice par la voie légale, Matt Murdock revêt un costume rouge et jaune en hommage à la tenue de champion de son défunt paternel, et parcourt les rues pour traquer les crapules de New York sous le pseudonyme de Daredevil. 

Le travail créatif de Stan Lee chez Marvel permet de désacraliser l’icône super-héroïque en confrontant les personnages à des soucis personnels, financiers ou de santé. Grâce à cette caractérisation, le lectorat ne s’intéresse plus uniquement aux actions épiques et aux combats dantesques, mais également à la vie personnelle des justiciers et de leurs motivations à agir pour le bien commun. Cette empreinte intimiste s’intègre dans le récit, les rapports entre situation civile et identité secrète se brouillent et les péripéties ne sont plus déconnectées de la société dans laquelle les héros évoluent. Dans cette personnification plus nuancée, les spectateurs peuvent plus facilement développer un avis sur la moralité des actions des protagonistes, ceux-ci vont aussi juger leurs actes, et être jugés à travers différents prismes moraux. Dans le cas de Daredevil, le scénariste développe ainsi une intrigue romantique par la mise en place d’un triangle amoureux entre Matt Murdock, son rival et associé Franklin « Foggy » Nelson, et la nouvelle secrétaire du cabinet d’avocat, Karen Page.

La définition du personnage, les enjeux liés à son périple dramatique et les motivations qui l’animent sont repris par l’auteur Jeph Loeb et le dessinateur Tim Sale dans la mini-série « Daredevil : Jaune » initiée dès Août 2001. L’objectif du duo créatif dans cette réinterprétation des origines du démon de Hell’s Kitchen est de retrouver l’authenticité des comics Marvel de l’âge d’or tout en modernisant la mise en scène et la narration. A travers une rédaction épistolaire destinée à Karen Page dans laquelle Matt Murdock raconte ses premières aventures en tant que défenseur de New York, le récit se cristallise sur la relation qu’entretiennent les deux protagonistes. L’histoire au point de vue interne se construit autour de la première fois où le couple s’est rencontré, offrant ainsi une genèse à la romance développée. Considérée par le jeune avocat comme l’amour de sa vie, celui-ci décrit son âme-sœur grâce à ses sensations sur-développées : son ouïe, son odorat et ses papilles dressent le portrait parfait ressenti, dans un aperçu quasiment méta-textuel, complémentaire à la grammaire graphique du comic book. Ce gimmick qui vise à expliciter les pouvoirs de Daredevil est repris de nombreuses fois au sein d’une mise en scène proche de l’impressionnisme, où chaque monologue interne laisse place à l’évocation des sentiments du personnage tout en agrémentant son discours par une myriade de détails olfactifs ou sonores. Cette narration riche en descriptions s’imbrique dans un univers partiellement inspiré des romans noirs, avec un usage de l’argot et une écriture réaliste.

Day & Night

Les inspirations des œuvres noires s’appliquent également au cadre de l’action, essentiellement concentrée de nuit en milieu urbain. L’artiste Tim Sale et le coloriste Matt Hollingsworth s’attèlent donc à travailler le cadre visuel pour insuffler un réel dynamisme à la ville tentaculaire de New York, grouillante de vie et d’activités, où seules les lueurs des buildings et les phares des voitures percent l’obscurité. Ce choix esthétique permet de segmenter les séquences et de dissocier les passages entre Daredevil et Matt Murdock. Si l’avocat évolue dans un monde coloré et éclatant, son alter-ego lutte face à la criminalité dans un milieu sombre, presque monochrome, où seul son costume se détache des décors grisonnants.

Matt Hollingsworth propose une gestion de la colorisation des planches novatrices pour 2001. En tant que pionnier de la composition assistée par ordinateur, il réalise « Daredevil : Jaune » sur Photoshop. Cette technique se révèle être un amalgame particulièrement efficace entre les inspirations picturales traditionnelles et les aplats numériques plus modernes. L’artiste renforce l’atmosphère urbaine et poisseuse de l’œuvre par l’ajout de textures et d’imperfections aux dessins, les ruelles deviennent plus sombres et menaçantes. Le travail sur la colorimétrie et la lumière intensifie les ambiances prononcées entre le jour et la nuit. Cette maîtrise particulière s’accorde parfaitement avec les dessins rétro de Tim Sale, dont les designs aux traits marqués permettent d’accentuer l’hommage aux productions des années 60. Pourtant, le dynamisme des planches permet d’articuler différemment la mise en scène pour magnifier l’agilité du justicier de New York. Certaines cases proposent un découpage de l’action qui décortique les mouvements de Daredevil, semblable un acrobate qui virevolte au milieu d’un combat contre les mafieux. Le démon d’Hell Kitchen se dédouble sur un unique plan, une interprétation du dessinateur pour illustrer la vitesse quasiment surhumaine du héros. Tim Sale arrive parfaitement à dépeindre la fluidité des gestes et l’action spectaculaire, sans pour autant perdre le lecteur.

« Daredevil : Jaune » est une œuvre essentielle pour s’immerger dans l’univers du super-héros de Marvel. Ce comic book accessible et maîtrisé est une excellente porte d’entrée pour les nouveaux lecteurs.

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