We. The Revolution, quand la Pologne brandit le fantôme français. 

Article écrit par Bastien Silty.

L’histoire de France est marquée par un certain nombre d’événements majeurs. Si je ne vais pas m’attarder sur beaucoup d’entre eux, je vais ici parler de jeux vidéo autour de la Révolution Française. Il est alors aisé de penser au plus célèbre d’entre eux : Assassin’s Creed Unity de la boîte de production française Ubisoft. Mais bon, ici, on parle de jeu indépendant, la référence devient alors We. The Revolution du studio polonais Polyslash.

Avant d’arriver à l’étude du jeu lui-même, je vais m’attarder un peu sur les difficultés du jeu vidéo historique et sur le nombre de développeurs qui se sont cassé les dents en se frottant à ce jeu dangereux. 

Certains ont tenté le pari de faire une représentation ultra réaliste à l’instar de Walden , a game. de l’USC (university of south california) Games Innovation Lab en partenariat avec The National Endowment for the Humanities, une institution états-unienne qui a pour but de préserver et étudier la culture américaine. Si le jeu nous promet une expérience incroyable plus que similaire à celle de Thoreau au Walden Pond, bah; on s’ennuie. Un simulateur de vie de philosophe dans les bois n’est pas la chose la plus excitante qui existe, mais ça à le mérite d’être réaliste. 

On a pu citer Assassin’s Creed Unity, qui parle de la Révolution Française,mais qui pour des raisons d’aisance scénaristiques ne respecte pas le cours de l’histoire. En présentant des symboles forts partout et tout le temps à l’instar du drapeau français tricolore et un Robespierre semblable à un monstre assoiffé de sang dans la seule volonté et de flatter son égo, ils ont pu énerver plusieurs politiques français comme Mélenchon au micro de France Info le 14 novembre 2014. Ainsi, détourner la réalité pour faire un jeu haut en couleur ne ravit pas non plus, le juste milieu doit alors être trouvé. 

Ubisoft a réussi à redorer son image avec Soldats Inconnus : Mémoires de la Grande Guerre. On y suit alors 4 personnages présents sur le front pour différentes raisons. Le jeu se concentre sur un gameplay larmoyant lorsque son histoire s’inspire des lettres archivées des soldats. Lorsqu’un clin d’œil à l’histoire est fait, le jeu nous propose une petite lecture afin d’en savoir plus sur les événements tragiques ayant pris place entre 1914 et 1918. L’émotionnel et la véracité historique étant placés au centre, le jeu est une réussite au vu des réactions de la presse, malgré le peu de vente qu’il a pu faire.

On en arrive alors enfin à We. The Revolution, tout droit sortie des studios polonais cracovien de Polyslash, le 21 mars 2019 (Linus, Mac et PC) et le 25 juin 2019 (Switch). Ces derniers font alors face à un problème différent encore : parler d’un événement qui ne fait pas partie de leur histoire nationale. En effet, si la Révolution française a eu des échos dans toute l’Europe du XIXe, elle n’est n’est pas un mouvement fédérateur de l’histoire polonaise. La révolution est alors dépeinte dans la manière la plus grandiloquente qu’elle soit. L’imagerie collective européenne d’une ville de Paris mise à feu et à sang domine les cinématiques. Le gameplay se concentre lui sur la vie du juge Fidèle (son nom ne précisant pas ses qualités) propulsé à la tête de la gestion du tribunal révolutionnaire, il comprend très vite que tenter de dégager le vrai du faux lors d’un litige n’est qu’une perte de temps, il faut plutôt de la relative entente entre les factions révolutionnaires (girondines et jacobines) et l’aristocratie encore en place aux postes clef. Après la journée au tribunal s’ensuit une bien plus courte phase de nuit où vous devez choisir avec quel membre de votre famille vous passerez la soirée, chacun de ces personnes permettant de s’assurer de la bonne entente avec la faction de votre choix. Le jeu se penche ensuite sur la stratégie et l’optimisation afin d’assurer votre élévation dans l’échelle sociale révolutionnaire. Pour cela, vous pourrez aussi organiser des complots pour faire tomber la tête de vos supérieurs. Mais faites attention, jouer de trop avec la guillotine pourrait vous coûter votre tête. 

Revenons-en alors à l’aspect historique du jeu. Si celui-ci n’a aucune volonté d’apprentissage ou de reconstitution fidèle, mais reprend les événements clé de la Révolution à savoir : la prise de la Bastille, la fuite de Varennes, l’instauration de la Terreur et le temps des guillotines par exemple. Or, il est fort complexe de résumer exhaustivement et fidèlement 10 années de mensonges, trahisons et jeu de pouvoirs dans les vingtaines d’heures nécessaires à la complétion du jeu. C’est pourquoi le jeu se concentre plutôt sur la description d’une ambiance, et la mise en avant de certains personnages majeurs de cette histoire, des incontournables Louis XVI et Robespierre, mais aussi quelques figures secondaires telles que Marat ou Grace Elliott, la maîtresse du Duc d’Orléans.

En plus de la description de cette ambiance révolutionnaire dans des tons rouges sang avec un style de dessin particulier mais très agréable, We. The Revolution aime jouer la carte de l’humain. Les révolutionnaires ne sont pas décrits comme une chose rampante souhaitant martyriser tout ce qu’elle voit, mais bien comme un être aux émotions complexes, aux volontés multiples, mais aliénables. Polyslash nous force à se renseigner un peu sur les volontés et enjeux des groupes que l’on pourrait grosso merdo qualifier de “similaire”, à l’instar des jacobins et des girondins. A l’inverse, les aristocrates eux sont tous définis de la même manière : des êtres dénués d’émotion, n’étant régis que par la malice et la soif de pouvoir. La peur de voir leur tête être décrochée de leurs épaules est inexistante tant leur mépris pour la population est palpable. Avec les multiples passages dans le foyer, le studio cracovien insiste aussi sur l’importance de la famille, ainsi que les mensonges et les trahisons qui grandissent en son sein. Le foyer, à l’image de la ville, se dépeint comme un cœur pourri où les rats font la loi et dont celui qui apprécie le plus l’odeur du pus se fera roi. 

Une question me taraude enfin ; pourquoi les polonais ont décidé de nous pondre un si bon jeu, avec tant de sous-textes, basé sur un événement dont ils n’ont vu que des réflexions ? La question du public visé est alors à se poser, on a vu que les historiens n’étaient visiblement pas les cibles privilégiées, les français et les polonais non plus étant donné que le jeu est sorti doublé en anglais seulement. Et si finalement, pour comprendre, il ne fallait pas regarder vers le passé, mais sur le présent ? Quand la Pologne dénonce une corruption terrible lors de ses élections de 2020, quand la bourgeoisie n’a jamais été aussi soudée que de nos jours, que la colère est dans les rues. Cette rage est multiforme, elle a porté un gilet jaune en France ; elle enveloppe les femmes polonaises qui s’assurent leur droit à l’avortement ; elle s’émeut lorsque les États-Unien·s mettent un genou au sol pour leurs concitoyens noir·es assassinées par la police ; elle est toute aussi nécessaire lorsque les Brésilien·nes prennent les rues d’assaut pour s’assurer que Jair Bolsonaro finissent ses jours en cellule ; cette rage est criée sur toutes les places du monde par ces femmes qui dénoncent jour après jour, année après année, les violences sexistes et patriarcales.

Alors bourgeois, bourgeoise, fais comme Polyslash et regarde le passé, fait comme We. The Revolution et aie peur des fantômes.

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