Batman & les tortues ninjas : le chevalier noir se met au vert.

Si le postulat peut paraître curieux, les univers des tortues et de la chauve-souris partagent bien plus de similitudes qu’il n’y paraît.

C’est juste fun, les gens aiment voir ça, ça rencontre un certain succès […] Et ça rapporte de l’argent, donc tout le monde est gagnant !” témoigne le dessinateur Freddie E. Williams II sur la popularité des crossovers lors d’une interview réalisée par Arnaud Tomasini pour le média ComicsBlog en 2018. Le super-héros de Gotham City, imaginé par Bob Kane et Bill Finger en 1939, fût associé à de nombreuses reprises à des séries dérivées d’autres créations fictionnelles. Certaines de ces incursions semblent particulièrement étonnantes, à l’instar de l’intervention de Batman dans les aventures de Scooby-Doo, ou de la rencontre avec Musclor et les Maîtres de l’Univers. Ces télescopages narratifs permettent de retranscrire un sentiment nostalgique et d’offrir une opportunité ludique à l’auteur pour mettre en scène des histoires fantasmées, comme un enfant qui s’amuse avec ses jouets préférés. 

Pourtant, l’apparition des tortues ninjas dans l’univers de Gotham n’est pas dénuée d’une forme de cohérence, les quatre guerriers anthropomorphiques ont une visée initialement parodique des super-héros urbains. Parus chez l’éditeur Mirage Studios en 1984, les créateurs Kevin Eastman et Peter Laird ont fortuitement lancé un concept antinomique, du croisement entre un animal lent et corpulent mêlé à l’imagerie du ninja rapide, furtif et assassin développé dans la pop-culture. Ces protagonistes étaient originellement utilisés dans une volonté de pastiche des œuvres de Frank Miller, notamment des récits sombres et violents écrits sur le personnage Daredevil de Marvel, publiés à partir de 1979. Les premières histoires des Tortues Ninjas s’inspirent du style graphique unique du comics Ronin dans le découpage de l’action, la direction artistique monochromatique, les applats de noir et l’esthétisation de la violence. La contextualisation des origines des mutants d’écailles au sein de la préface rappelle bien aux lecteurs que la première adaptation de leurs aventures et le reboot opéré en 2011 affichent une atmosphère bien différente de l’itération du dessin animé des années 90 : “La nouvelle série […] prend le parti de revenir aux origines, adoptant ainsi un caractère plus sombre, des psychologies plus complexes et des thématiques plus dures et réalistes.

En vert et contre tout

Frank Miller a également redéfini le personnage de Batman au sein des romans graphiques The Dark Kight Returns et Year One. Cette vision de l’auteur a influencé la plupart des récits constitutifs de la mythologie du chevalier noir. Le créateur sert donc de point d’ancrage entre ces deux univers, le crossover Batman & les Tortues Ninjas concrétise ainsi le lien déjà existant entre les licences. L’histoire scénarisée par James Tynion IV et dessinée par Freddie E. Williams II débute sur une problématique déjà exploitée dans les épopées de Batman : le justicier est tourmenté à l’approche de la date-anniversaire où celui-ci est devenu orphelin. Ce point de départ à l’intrigue constitue une représentation bien connue du protecteur de Gotham, un homme marqué par l’assassinat de ses parents à l’âge de 8 ans, décidé à annihiler le crime depuis ce triste événement. Si traditionnellement, la narration et la mise en scène mettent en avant la vision d’un Bruce Wayne meurtri devant le caveau familial, le scénariste appuie plus subtilement sur la volonté de détachement du personnage pour se consacrer à sa mission héroïque, malgré l’inquiétude de ses proches. 

C’est dans ce contexte que s’opère la rencontre avec ses homologues anthropomorphiques, alors que des ninjas du clan Foot dirigés par Shredder, ennemis jurés des Tortues Ninjas, s’attaquent aux laboratoires de recherche pour voler des instruments technologiques. Les péripéties s’enchaînent dans le cahier des charges narratif typique des crossovers : le développement de l’intrigue débute par une enquête parallèle entre Batman et les Tortues pour traquer ces mystérieux mercenaires, leurs premiers contacts qui se solde par une altercation. Si les protagonistes se décident finalement à collaborer malgré une méfiance commune, l’échec de leur mission les poussent à mieux se connaître pour espérer triompher. Cette trame classique est néanmoins ponctuée par la construction de la relation entre les chevaliers d’écailles et de vinyle et le justicier de DC comics.

Que La Famille

L’intérêt principal de l’œuvre réside dans sa capacité à développer des interactions intéressantes entre les personnages au-delà du simple prétexte de rassemblement. James Tynion IV propose ainsi une caractérisation typique des Tortues : Léonardo est le leader, Michelangelo sert de ressort comique, Donatello est dépeint comme le cerveau de la bande et Raphaël représente le contre-modèle, le rebelle face au chef d’équipe. Les protagonistes évoluent au fil du récit grâce à leurs échanges, les dialogues permettent de faire avancer l’histoire globale tout en offrant des perspectives de développement des héros. Le duo formé entre Batman et Raphaël présente des séquences inédites, comme lorsque le chevalier noir l’amène sur le lieu du meurtre de ses parents pour dissiper les doutes sur le bien-fondé de ses actions, afin de lui transmettre son sens des responsabilités : “Le pire qu’on puisse imaginer s’est produit sous mes yeux quand j’étais enfant. […] Je suis prêt à travailler sans relâche pour que personne n’ait à vivre une telle tragédie. […] Je t’en prie, aide-moi à sauver ta famille.

Batman & les Tortues Ninjas exploite le trope scénaristique de la « Chosen family », un procédé narratif courant qui consiste à construire une famille de substitution pour le héros. Cette thématique est déjà récurrente dans les comics du détective de Gotham City avec son entourage : Robin, Batgirl, Batwoman, Red Hood… sont tous partie intégrante de la Bat-family. Dans le cadre particulier du crossover, la chauve-souris établit ainsi une relation particulière, où celui-ci est accepté au fur et à mesure des péripéties par le groupe venu d’un autre univers. Endeuillé par la perte de ses parents, sa souffrance est momentanément atténuée grâce à la solidarité apportée par les Tortues, comme l’indique Raphaël au détour d’une case : “Bien que tu aies perdu ta famille, celle que tu as construite est géniale. Je suis content de t’avoir rencontré. Si un jour tu passes par chez nous, saches que tu en as une autre.

Batman & les Tortues Ninjas propose une bouée d’air frais dans les aventures du plus grand héros de DC Comics et apporte une lueur verte d’espoir dans l’univers grisonnant de Gotham.

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