La question de la violence dans la lutte

Tout est violent : acheter un vêtement, manger, prendre la voiture, habiter dans un immeuble sans ascenseur, payer sa facture d’électricité… Vivre dans une société traversée par des dynamiques d’oppression est violent pour une grande partie de la population et choisir une stratégie de lutte non-violente pour sa prétendue morale, c’est se rendre complice de la conservation des violences déjà existantes — et majoritairement orchestrées par l’État. 

Nombreuses sont les violences, donc, mais il serait une erreur de croire qu’elles se valent toutes, car les violences structurelles ou institutionnelles sont bien plus massives que la violence sociale individualisée ou collective qui vise à détruire une violence primaire.1 Il faut donc choisir son camp entre ces deux violences-là, sachant que la neutralité n’a que pour effet de prolonger la situation existante, et donc une certaine violence. Pour les militant-es, prendre la non-violence comme la seule manière légitime de lutter, c’est perpétuer la souffrance des personnes opprimées sous prétexte d’attendre la venue d’une meilleure société par des moyens qui sont jugés de manière morale — et mal jugés — et non de manière pratique, en termes d’efficacité. 

Les définitions du mot « violence » que l’on peut trouver sur les dictionnaires en ligne2 mettent toujours l’accent sur la brutalité et l’excessivité de l’acte — un jugement de valeur, donc — sans en donner vraiment les contours. Et en effet, il y a quelque chose de moral dans la pensée de la violence, car si l’on définit seulement le terme par « quelque chose qui provoque de la souffrance », son inévitabilité dans la vie le rend bien trop général pour en faire un objet de condamnation, incluant autant un accouchement3, que le sport ou encore des révisions estudiantines. La notion de violence est donc intrinsèquement liée à un jugement moral et, dans ce cas, un acte brutal pour répondre à un appareil systémiquement oppressif paraît bien mesuré et légitime. 

Même si la non-violence est la seule voie de revendication validée par l’opinion publique et les Institutions plutôt consensuellement, il faut s’interroger sur sa prépondérance forcée dans les engagements militants : or, les personnes qui subissent des oppressions de manière continue ont le droit de choisir la voie qui leur semble la plus adaptée pour écourter leurs souffrances.4

La doctrine non-violente ralentit la lutte, car de fait, elle restreint l’éventail des actions en excluant toutes celles considérées comme violentes — selon les sensibilités, du bloquage à l’attentat, en passant par la destruction matérielle —, elle raccourcit alors le répertoire d’actions collectives. Mais au-delà de cette tautologie, les partisan-es de la non-violence desservent parfois la cause, notamment dans leur rapport aux médias, car au lieu de discuter publiquement du fond, iels vont se désolidariser des actes de violence et donc dévier du message de lutte pour justifier leur adhésion au mouvement, iels renforcent alors les divisions du mouvement médiatiquement sans le légitimer dans son ensemble.5

Le fait de ne pas riposter quel que soit l’action des forces de l’ordre peut aussi faciliter les assauts, rendant alors le mouvement plus enclin à la répression : lors d’une manifestation par exemple, les pacifistes peuvent facilement être encerclés et arrêtés, et ce qui constitue un retournement de la violence contre soi diminue en fait les « coûts du maintien de l’oppression par l’oppresseur »6.

En réalité, même les actions pro-actives pacifistes se heurtent à la répression brutale – le programme de petits déjeuners gratuits pour les enfants, aussi consensuelle que soit l’idée, a été saboté par la police qui s’acharnait sur les Black Panthers.7Les institutions alternatives sont donc difficiles à élaborer d’autant qu’elles nécessitent un lieu qui manque dans une société où la propriété privée de la terre est fondamentale.8

La non-violence, quand elle consiste en de la pédagogie ou du collage d’affiches sert évidemment la lutte, mais elle n’est efficace qu’à long terme et à condition qu’elle ne présente pas de menace assez directe pour ne pas être réprimée rapidement par l’État — les colleureuses féministes par exemple sont l’objet d’une répression policière plus ou moins forte en fonction du message collé, or l’action n’est efficace seulement si le collage reste. Autre exemple, les programmes d’aide alimentaire n’essaient pas de lutter contre les inégalités produites politiquement mais réparent les dégâts, et au final, ne s’en prenant qu’aux effets, ils tentent d’amoindrir une violence conservée en amont. Croire que la lutte « non-violente » suffirait à changer les choses, c’est oublier les personnes violentées quotidiennement et actuellement. Et en général les actes se revendiquant non-violents sont soit réprimés car pris au sérieux9, soit tolérés car jugés non menaçants. On voit alors que « la non-violence ne peut se défendre contre l’État et encore moins le renverser »10 mais il est probable que sa popularité soit dû au fait que les privilégiés souhaitent se donner une bonne conscience morale sans pour autant vouloir renverser le système — et alors leurs privilèges.

Ainsi, ses limites ontologiques et pratiques font de la non-violence un concept qui ne devrait pas être pris en compte dans les débats entre activistes — en revanche, le degré de violence de chaque action peut et doit être discuté en amont en termes d’efficacité et de prise de risque consentie.


1GELDERLOOS Peter, Comment la non-violence protège l’État : Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux, Éditions libres, 2018 (1ère édition : 2005) p.193

2Le Larousse, Cnrtl, Le Robert

3GELDERLOOS P., 2018 p. 195

4ibid p.124

5 ibid p.169-170

6ibid p.191

7 ibid p.162

ibid p.162-163

9ibid p.114

 10ibid p.184

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