Repenser les modes d’action militants à l’aune de leur efficacité 

par Loan Laicard

Malgré la multiplicité des modes d’action connus des militant-e-s de gauche, nous ne pouvons que constater le recours quasiment rituel à la grève ou à la manifestation en tant que forme modèle de revendication des mouvements sociaux contemporains en France. La sociologie des mouvements sociaux se concentre sur les mouvements non-spontanés, avec un minimum d’organisation, qui échappent aux organismes conventionnels (parti, syndicat) et dont les moyens utilisés sont non-institutionnels. Charles Tilly définit le mouvement social comme « une campagne durable de revendications, qui fait usage de représentations répétées pour se faire connaître du plus large public et qui prend appui sur des organisations, des réseaux, des traditions et des solidarités ». À partir des années 1980, les nouveaux mouvements sociaux français se caractérisent par des revendications davantage qualitatives, avec des modes d’action relativement inédits et une utilisation nouvelle des médias. Un mouvement social nécessite une base — organisations, rites, traditions, culture — et une campagne, c’est-à-dire une succession d’actions. Il est né avec l’émergence de l’opinion publique au 19e siècle. L’État qui se développe en parallèle des mouvements sociaux devient progressivement sa cible privilégiée. Mais l’affrontement entre les contestataires et le pouvoir n’est pas vraiment libre, les comportements dans le milieu militant sont en réalité largement ritualisés.

Pourtant, il est nécessaire de pouvoir remettre en question les stratégies pour ne pas perdre de vue le but de tout mouvement : l’efficacité, c’est-à-dire que toute stratégie doit être pensée en termes de capacité à mener au changement social. Or, une forme de résignation s’empare des mouvements sociaux progressistes depuis une trentaine d’années, tandis que les défaites paraissent s’accumuler, et que le changement social paraît advenir plus du côté de la droite voire de l’extrême-droite plutôt que du côté des forces de gauche. Il faut interroger la perte de l’électorat de gauche, la perte de poids dans les rapports de force entre le peuple et le pouvoir ou encore la faible visibilité médiatique des idées de gauche, et ce sont peut-être les tactiques militantes elles-mêmes qui ne sont plus adaptées au contexte social. Les pratiques militantes doivent être examinées à l’aune de leur portée et de leur efficacité si l’objectif de l’action est la victoire et non la joie de se sentir (in)utile.

Geoffroy de Lagasnerie distingue le mode d’action réactif qui vise à contrer une menace, du mode d’action proactif qui avance des revendications inédites et regrette un manque d’autonomie des mouvements sociaux progressistes, qui se situent maintenant systématiquement par rapport aux actions de l’État et non plus selon leur propre agenda. Les mouvements sociaux alors placés « en position réactive et secondaire », apparaissent de plus en plus comme conservateurs, cherchant à garder ce qui est, dans une position défensive, face à une dégradation supplémentaire de la situation. 

Ils devraient parvenir à imposer leur propre temporalité politique pour améliorer la situation et non pour la préserver du pire. La volonté de conquête, dans son aspect offensif devrait être au centre du mouvement comme l’a été historiquement la plupart des mouvements sociaux pour diminuer le temps de travail ou pour réclamer des droits aux personnes qui en étaient exclues : ces revendications proactives partaient d’elles-mêmes et non d’une proposition de loi dangereuse à laquelle il faut réagir. Or, si les mouvements sociaux ne sont plus que défensifs, un effet de démobilisation majeur apparaît. 

Le vocabulaire employé après une action atteste aussi de cette confusion entre les revendications et l’idéal qui est de moins en moins revendiqué : lorsqu’une réforme contestée est annulée, il ne s’agit pas d’une victoire, mais simplement d’une non-défaite, car aucune revendication progressiste n’a été obtenue. Le but n’est pas de protéger le monde existant, mais de le changer positivement, tout ce qui n’a pas de répercussions dans ce sens peut être considéré comme une défaite — tout ce qui ne change pas la société de manière positive est une défaite. 

De Lagasnerie promeut alors l’action directe qu’il définit de deux manières : déjà, en parlant de l’acteurice, c’est un-e « sujet politique qui pose sa légalité — qui, en quelque sorte, institue déjà le monde qu’iel veut voir en place », et concernant l’action en elle-même, c’est « l’ensemble des stratégies politiques qui à la fois produisent des effets concrets et mettent l’État sur la défensive ». En effet, en perturbant directement le fonctionnement d’une Institution, cette action force les autres à réagir, à prendre en compte ce qui n’est pas écouté d’habitude, c’est une inversion de la causalité politique qui fait de l’action directe la forme de revendication proactive par excellence. 

À partir de décembre 2018, plusieurs lycées et universités sont bloqués pour réclamer plus de considération pour les jeunes, victimes de la pauvreté et de multiples réformes. Un blocage d’une institution scolaire a pour but la levée des cours, ce qui permet aux jeunes de disposer de temps pour pouvoir s’organiser sans avoir la pression de l’assiduité obligatoire, mais c’est aussi un moyen de disposer d’un espace pour se mobiliser dans une volonté de réutiliser le lieu du campus en faveur d’un questionnement politique : des conférences, des ateliers, des débats, des Assemblées Générales sont organisés pour penser les avancées nécessaires. C’est un moyen de politiser les autres, en rendant visibles les revendications. L’occupation rappelle aussi aux étudiant-e-s non mobilisé-e-s à quel point l’accès à la scolarisation est précieux et les encourage à défendre ce droit à l’instruction pour toustes. 

 L’action directe produit toujours quelque chose de positif, même si l’impact n’est potentiellement que local et ponctuel, les effets sont réels — par exemple, que ce soit un sabotage d’une action fasciste ou le sauvetage de migrant-e-s, rien que l’effet même de cette action particulière est positive, quand bien même elle ne serait pas généralisée. Il faut donc concentrer les moyens humains vers des formes agissantes proactives qui initient le temps politique et produisent des effets matériels, plutôt que vers des formes d’expression réactives — pétition, manifestation — qui ne permettent plus vraiment de grandes victoires. 

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