Simmel à l’obstacle du drag 

par Néphabbe.

Georg Simmel (1858-1918) est un des fondateurs de la sociologie. Connu pour son éclectisme, il est majoritairement renommé grâce à son ouvrage Philosophie de l’argent (1900) qui est considéré comme son chef-d’œuvre. La considération de son œuvre, néanmoins, s’est majoritairement faite a posteriori, et ce, par la redécouverte de son travail par les sociologues français. Influencé par Max Weber et fervent adepte de l’approche néo-kantienne, Georg Simmel sera pour l’École de Chicago et la sociologie américaine une grande source d’inspiration et d’influence théorique, grâce à son interactionnisme. En outre, c’est la particularité de son approche qui fait de lui une figure atypique, par la différenciation du contenu et de la forme de socialisation. Alors, nous nous questionnerons sur les tenants et les aboutissants de cette distinction, et tenterons de l’appliquer à un phénomène, certes anachronique, mais dont l’ampleur est aujourd’hui décuplée : le drag

La sociologie s’accompagne avec Simmel d’un espoir grandissant. Assurément, Simmel veut faire de cette discipline une réelle étude du « vivre-ensemble ». À travers son interactionniste méthodologique, Simmel cherche l’étude des liens sociaux qui régissent l’interaction entre les individus. C’est alors ce que Simmel nomme la socialisation : les liens qui existent entre les individus, faisant d’elle un phénomène intrinsèquement dynamique. C’est dans cette perspective qu’il distingue les formes et les contenus de socialisation. Il faut comprendre cette distinction comme celle entre contenant et contenu. Les contenus sont les motivations sociales qui poussent les individus à interagir intersubjectivement, et est donc la matière de la socialisation. Cependant, Simmel ne considère pas que la sociologie doit étudier le contenu, mais le contenant, c’est-à-dire les formes sociales. Elles représentent le produit des actions réciproques, et désignent ainsi des formes d’interactions qui permettent les relations entre les individus. C’est selon lui et son approche interactionniste les formes sociales qui font qu’une société est une société. Alors, la sociologie étudie la forme sociale, qui régit les interactions entre les individus plutôt que le contenu, les interactions particulières entre les individus (la matière). Précisément, la sociologie s’intéresse au mode d’action des individus qui se dresse de manière réciproque (les formes) et non aux modes d’interactions qui naissent des liens réciproques entre les individus (le contenu). Aussi, il est important de rappeler que cette distinction s’opère dans une société conçue comme association : une unité sociale. En bref, nous pouvons dire que le rôle de la sociologie est l’étude du général et des fondements, et non du particulier et de l’application pratique de ces fondements, au sein d’une association 

Dans son œuvre, Simmel a su étendre son approche singulière de la sociologie à de nombreux domaines : la mode, l’argent, l’art, la ville, les pauvres, … Tout de même, la prospérité de son travail ne s’entend qu’à une échelle académique. Contrairement à Marx, par exemple, dont le travail sert d’inspiration pour de nombreux mouvements sociaux (comme le féminisme matérialiste), les distinctions simmeliennes ne semblent pas être mobilisées de nos jours pour concevoir le social sous un angle particulier. Nous tenterons donc de projeter l’approche de Simmel sur un fait social contemporain, et essayerons de voir comment cette approche se distingue de nos représentations actuelles. 

« Le terme drag désigne ainsi couramment des pratiques d’incarnation genrées liées aux (sub)cultures lesbiennes, gaies, trans’ et queer. Le drag connaît de multiples variantes, parmi lesquelles les figures de la drag-queen et du drag king sont les plus connues. ».

 Les pratiques drag sont aujourd’hui extrêmement démocratisées, et ce, notamment grâce à l’émission RuPaul’s Drag Race, renommée aux États-Unis et qui s’est importée en France le 25 juin 2022. Le drag forme dans les études de genre un lieu d’analyse complexe car ambivalent. En effet, il met en lumière une dualité dans la façon de performer le genre chez les individus. La plupart des drag-queens,   aujourd’hui, sont des hommes cisgenres, et montrent dans leur art deux facettes de leur personne qui s’effectue grâce à des expressions de genres double : socialement masculine « out of drag » (hors drag) et féminine « in drag ». Tâchons-nous d’essayer d’établir une analyse simmelienne du drag. Nous pourrions dire que les contenus de socialisation du drag représentent la façon dont les individus font le drag. Les contenus représentent la façon dont chaque artiste drag crée une esthétique et performe une expression de genre différente selon cette esthétique. La matière du drag est l’expression différente des artistes et la façon dont cette pratique crée des interactions entre les individus. La forme quant à elle, est plus fondamentale. Le rôle de la sociologie, c’est-à-dire l’étude des formes sociales, doit s’attarder à la dimension représentative du drag. La forme sociale du drag, c’est la façon dont les individus nécessitent et développent une expression de genre, sous l’indice théâtral, et dont la pratique devient pour ces artistes un besoin social : celui de déroger au genre auquel ils s’identifient « out of drag ». C’est ce mouvement de dérogation aux normes sociales liées au genre de la drag-queen/king que la sociologie devrait étudier, car il fait que des individus créent des interactions et forment ainsi une société. Synthétiquement, le drag est une forme sociale qui met en interaction des individus qui performent le drag. 

En définitive, la distinction qu’opère Simmel entre forme et contenu de socialisation permet à la sociologie d’établir son objet d’étude. Les formes sociales, objet sociologique premier, représentent le contenant de la société. Les contenus quant à eux désignent la façon dont les individus interagissent au sein de ce contenant, de façon particulière. L’interactionnisme méthodologique et le caractère compréhensif de la sociologie de Simmel lui permettent de faire de la sociologie une discipline prometteuse, qui propose d’étudier le social par les liens sociaux et le sens que les individus offrent à ces interactions. Par l’application de la distinction simmelienne à un phénomène social contemporain, le drag, nous avons vu la pertinence de son discours dans les sujets d’études actuels. La pertinence du drag en sociologie et dans les études de genre transgresse l’approche esthétique et s’attarde au contraire sur la performance du genre. Butler distingue alors performance (qui suppose l’existence préalable d’un sujet) et performativité (qui conteste la notion même de sujet), cette dernière inspirée de John Austin. Le drag permet alors de concevoir cette dimension duelle entre l’identité hors drag et en drag des artistes qui le pratiquent. La performance de genre est donc « la technologie grâce à laquelle toutes les positions de genre (hétérosexuelles comme homosexuelles) sont produites.»

Dans cette mesure, le genre est toujours une forme de parodie, mais certaines performances du genre comme le drag sont plus parodiques que d’autres dans la mesure où elles révèlent implicitement la structure d’imitation et le caractère contingent du genre. Il est alors compréhensible que des femmes (cisgenre comme transgenre) puissent également être drag-queen dans la mesure où elles caricaturent une autre forme de féminité que la leur, qui incarne un idéal esthétique ou une revendication politique. Il est donc intéressant d’observer comment le genre se construit par imitation mais cette imitation peut engendrer des dérives assez problématiques dans la mesure ou elles peuvent reprendre des codes misogynes.

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