NICK CAVE, DE L’AMOUR À LA MORT… À L’AMOUR, ENCORE.

par Dani

Côté cour, il apparaît telle une silhouette fantomatique parmi des centaines de mains tendues vers lui, comme émergées des enfers sous les lumières pourpre et mauve des projecteurs. L’expression « foule en délire » prend tout son sens au contact de ce messie des temps modernes, venu raconter en musique et sur scène l’humanité dans ce qu’elle a de plus merveilleux et de plus douloureux. De l’amour à la mort, du deuil à la foi, et de l’espoir à la dualité des âmes, Nick Cave s’impose depuis plus de 40 ans comme un artiste à part entière sur la scène internationale. Son travail au sein de plusieurs groupes a été ardemment suivi par un public fidèle à son poste. Adulé et adoré pour son énergie électrique, sa poésie sombre, mais teintée d’une lumière quasi divine, et sa capacité à transformer son expérience de vie en une musique évocatrice, il revenait cet été sur scène avec son groupe The Bad Seeds, quatre ans après leur dernière tournée.

Une fois l’artiste arrivé sur scène, son énergie nous explose au visage sans parcimonie. Le set varié, composé de chansons issues des albums Push the sky away, Murder Ballads, Skeleton Tree, The Boatman’s Call, Ghosteen et Carnage, le plus récent en date, fait entrer le public dans une transe communicative et libératrice au bout de quelques secondes à peine. Nick Cave, en prêcheur des temps modernes, n’hésite pas à se mêler à la foule, marchant au-dessus du public sur cette avant-scène installée dans toutes les salles où lui et ses musiciens sont de passage, qui lui offre une proximité et un contact uniques avec ses fans qu’il avoue lui-même chercher à tout prix. Il place une confiance absolue en ce public qu’il sait résolument bienveillant, auquel il tend la main en réponse à des supplications tacites qui font de chaque morceau joué un véritable moment de communion. Ici, il n’hésite pas à lâcher son micro, le confiant à un membre du public qui, bras tendu, fait office d’intermédiaire entre l’artiste et ses milliers de spectateurs. Là, il reproduit à loisir la célèbre scène ornant le plafond de la chapelle Sixtine, frôlant du bout de l’index ceux de la foule aux premiers rangs. Adaptant sa gestuelle aux morceaux interprétés et à l’énergie qui émane des uns et des autres, il offre çà et là une poigne de fer à son public.

Tour à tour poète, musicien, chanteur et écrivain, Nick Cave endosse de multiples rôles, dans la sphère publique comme privée. Car il est aussi et avant tout un homme, un mari, un père, au demeurant deux fois endeuillé par la mort de ses fils à sept ans d’intervalle. Au fil des ans et dès 2019, émerge des méandres de son esprit une musique moins enragée, moins agressive, mais toujours empreinte de la douleur et de la violence intrinsèque de sa propre expérience. L’album Ghosteen, dédié à son fils Arthur, décédé en 2015, mêle savamment la musique douce composée par son éternel acolyte et ami, le compositeur Warren Ellis, à des paroles que l’on croirait psaumes tant elles viennent toucher à la foi, à l’espoir, au divin, et à des chœurs qui semblent tout droit sortis d’une église.

À un fan qui lui demande en ligne ce que signifient les lignes « the kid dropped his bucket and spade/and climbed into the sun » – « l’enfant lâcha son sceau et sa pelle/et grimpa jusqu’au soleil » – issues de sa chanson Hollywood, Nick Cave répondra en définitive, après une longue tirade questionnant le sens et le pouvoir des mots : « They mean : the child stopped what he was doing and died » – « l’enfant cessa ce qu’il était en train de faire et mourut. »

Une image contenant texte, intérieur

Description générée automatiquement

« Parfois, certaines vérités sont trop graves pour vivre sur la page, ou dans une chanson, ou dans un cœur. Alors la métaphore peut créer une distance miséricordieuse par rapport à la cruelle idée, ou l’ineffable vérité, et lui permettre d’exister en nous comme une forme de lueur poétique, comme une œuvre d’art. »

© Nick Cave, The Red Hand Files.

Sur son blog The Red Hand Files, des exercices de style, des poèmes, une prose riche et foisonnante qui fait écho à son travail d’auteur et à son évolution au fil des décennies, toujours en réponse à des questions sur la vie, la foi, l’espoir, le divin, le mystique, l’art, et surtout l’amour qu’il porte à toutes ces choses résolument indissociables de sa musique. Ce sont ces mêmes sujet qu’il aborde en évoquant le processus de création de son dernier album dans le documentaire d’Andrew Dominik sorti en 2022, This much I know to be true, et dans son tout récent ouvrage biographique écrit en collaboration avec Sean O’Hagan, Faith, Hope, and Carnage.

En définitive, les confessions de Cave à ses fans, tant sur son blog que par des moyens aussi variés que la musique, la littérature ou le cinéma, creusent encore cette dimension quasi-religieuse de son rapport au public et à l’art en général, et tendent à laisser penser qu’il dévoile peut-être, finalement, un peu plus de l’homme et un peu moins de l’artiste. Mais dans le cas présent, les deux sont-ils réellement indissociables ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s