50 % Jules Verne 50 % Ray Bradbury (ou presque)

« Sa force vient précisément de savoir ne jamais inventer, mais de prêter au réel une attention aiguë, presque hypnotique, jusqu’à lui faire livrer son secret et révéler ses possibles. »   

Les livres, et les histoires en général, ont cette magie de ne pas être coincés dans le temps. Ils continuent d’évoluer, des années voir des siècles après leur création. Décalé, prophétique, étrange, révolutionnaire, bizarre,… Des générations l’ont pris dans leurs mains et chez chaque personne, les mots lus résonnaient différemment.

Pierre-Jules Hetzel refuse, aux alentours de 1863, le manuscrit de Paris au XXème siècle, le trouvant trop négatif et loin du point de vue de la vision du futur. D’après lui, il ne s’agissait que d’une tentative échouée de Jules Verne de révolutionner l’écriture. Pourtant, il est question d’un roman troublant qui comporte beaucoup, pour ne pas dire, uniquement des réalités sur le monde d’aujourd’hui. 

En ce début d’année 2023, nous allons parler de deux figures de l’anticipation bien différentes et pourtant… Il s’agit de Jules Verne, français qui a vécu de 1828 à 1905, personnage longtemps considéré comme un écrivain pour enfant, mais qui ferait angoisser n’importe quel cancre en sciences qui s’aviserait d’ouvrir ses romans. Et Ray Bradbury, un américain écrivain et poète qui base ses écrits plus sur la qualité de la langue que sur la probabilité des événements. Il se dit lui-même « la personne la moins scientifique que vous ne rencontrerez jamais.« . Né en 1920 et mort en 2012, il a, enfant, beaucoup lu Jules Verne, H.G. Wells entre autres. Bien qu’ils aient, tous les deux écrit des ouvrages de science-fiction, leur approche et leur vision du futur ne sont pas les mêmes.

Dans Chroniques martiennes, à mes yeux le meilleur recueil de nouvelles de Ray Bradbury, nous suivons, entre Janvier 2030 et Octobre 2057, la conquête de Mars, sa colonisation, son peuplement et sa fin. Alors qu’il vit en pleine guerre froide, Ray Bradbury à travers la science-fiction critiq ue la politique américaine. Contrairement à Jules Verne, il n’a pas foi en la Science. Il démontre dans « Viendront de douces pluies« , comment l’Homme, à travers tous les progrès technologiques, a été réduit et est devenu non-indispensable. La beauté de ce texte réside dans la capacité de l’auteur à rendre présent ce qui est absent : la maison ultra-connectée continue son rituel alors qu’il n’y a plus personne. Il a souvent été critiqué pour son pessimiste, et il est vrai qu’il faut un certain recul pour aborder ses œuvres, car il met en garde l’humanité sur les erreurs qu’elle ne cesse de commettre irrémédiablement.  

Alors qu’à l’époque, le cinéma Américain montre le bon américain et le mauvais alien difforme assoiffé de tuer, il contrebalance ce rapport dans « … Et la lune qui luit » : « Vous avez entendu les discours du Congrès avant notre départ. Si les choses tournent bien, ils espèrent établir trois centres de recherche nucléaire et autant de dépôts de bombes atomiques sur Mars. […] Que diriez-vous si un martien vomissait sa vinasse sur les tapis de la Maison-Blanche ?« .

Pourtant, il ne faut pas opposer Jules Verne et Ray Bradbury sur la base du optimiste/pessimiste, car si Jules Verne reste plutôt confiant pendant la première partie de sa carrière, il connaîtra une période à la fin de sa vie, où ses romans seront marqués par la désillusion et la crainte que le savoir ne soit pas utilisé pacifiquement. Il est nécessaire de se rappeler qu’optimiste ne veut pas dire sans portée politique (par exemple : Un capitaine de Quinze ans (1878)  est à propos de l’esclavage et du commerce d’esclaves africains).

Tous les deux prennent des éléments de leur présent et les extrapolent à leur extrême. Alors que Ray Bradbury nous emmène déjà sur Mars, Jules Verne, en 1865 avec De la Terre à la Lune, quitte le registre de la fantaisie pour l’astronautique : « Celui-ci utilise un canon géant, la Columbiad, pour propulser vers notre satellite un obus creux emportant plusieurs passagers, […] Il semble que Jules Verne n’ignorait pas les critiques (notamment la violence mortifère du choc initial) que l’on pouvait formuler à l’encontre du moyen de propulsion choisi. Du moins, cette méthode avait-elle l’apparence d’une certaine plausibilité et permettait-elle ainsi de poursuivre l’aventure dans ce véritable tour de for romanesque qu’est Autour de la lune. » À partir d’une maîtrise du sujet, et des sciences de son temps, il fait construire dans son roman la fusée à seulement quelques kilomètres de là où les Américains implanteront plus tard la base de Cap Canaveral.

Tout au long de sa vie, il a ainsi classé bon nombre de coupures de journal, de notes, etc… Par thématique, se renseignant avant chaque roman sur la culture, le vocabulaire spécifique… Cela est d’autant plus intéressant qu’il n’aurait jamais pu visiter tous les endroits réels dans lesquels prennent place ses histoires. À travers un regard critique envers sa société, il se projette dans ce que pourrait être le futur. C’est donc normal que lorsque des événements tels que la guerre franco-allemande, le développement de la colonisation, ou les tensions avec l’Angleterre surviennent, un sentiment de désillusion le saisit et influe sur ses écrits. 

Ray Bradbury, comme mentionné plus tôt, a observé à travers le prisme du présent ce qu’il adviendrait de nous, et cela donne Fahrenheit 451 :

« Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu’il oublie jusqu’à l’existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d’impôt, cela vaut mieux que d’embêter les gens avec ça. La paix, Montag. Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel État ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête. »

Fahrenheit 451, c’est la température à laquelle brûle le papier, et quelle ironie d’avoir fait de cette histoire un livre… Dans ce roman, les pompiers n’éteignent pas les feux, mais les allument pour faire disparaître les livres, et avec, la possibilité de laisser l’homme réfléchir par lui-même. Bien sûr, la raison officielle est d’éviter de heurter les minorités. D’ailleurs cette thématique de l’autodafé est reprise et bien expliquée dans « Usher II  »  : “– Tous ses livres ont été brûlés dans le Grand Incendie. Il y a trente ans de cela en 2006. […] Au nom de la loi votée pour la circonstance. Oh, ça a commencé en douceur. En 1999, ce n’était qu’un grain de sable. On s’est mis à censurer les dessins humoristiques puis les romans policiers et naturellement les films d’une façon ou d’une autre sous la pression de tel ou tel groupe, au nom de telle orientation politique, tels préjugés religieux, telles revendications particulières : il y avait toujours une minorité qui redoutait quelque chose, et une grande majorité ayant peur du noir, peur du futur, peur du passé, peur du présent, peur d’elle-même et de son ombre. » Bien qu’il critique, à travers Fahrenheit 451 et « Usher II« , la grande chasse aux « sorcières » contre les communistes de McCarthy, cela résonne comme un avertissement qu’à tout moment, sous n’importe quel prétexte, la lecture de certains livres puis de tous, peut nous être empêchée. Car oui, le livre est une arme. Il nous pousse à réfléchir. « Il [Ray Bradbury] a su montrer que, pour une société, la prospérité n’était pas synonyme de libération. »

Les deux auteurs lient le progrès à la disparition des arts. Dans Paris au XXe siècle, la société – française, mais nous pouvons supposer que cela s’étend au monde – conçoit les sciences et la technologie comme les domaines de réussite :  » Nous avouerons que l’étude des belles lettres, des langues anciennes (le français compris) se trouvait alors à peu près sacrifiée ; le latin et le grec étaient des langues non seulement mortes, mais enterrées« . Le protagoniste se fait huer lorsqu’il reçoit le prix de Latin. Dans ce monde dystopique, tout le monde sait lire et écrire, mais les études littéraires et artistiques n’ont plus aucun prestige. Pour Fahrenheit 451, bien que les livres soient interdits, il faut continuer de donner l’impression à la population qu’elle peut en quelques secondes connaître tous les classiques, que c’est une perte de temps d’aller chercher plus loin ; « Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte-rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes.« 

Leur différence se trouve dans la manière dont le danger est énoncé. Jules Verne a vécu dans un âge de constante évolution industrielle. Le progrès était vu comme une libération, et bien qu’il ait, à la fin de sa vie, été plus critique, il n’aurait pas pu s’imaginer comment toutes ses inventions allaient devenir, dans les mains de l’homme, un désastre. Ray Bradbury se concentre plus sur l’aspect sociologique. Il montre que le vrai danger n’est pas les machines, mais l’Homme qu’il y a derrière. Le progrès scientifique et technologique n’est pas synonyme de progrès moral. Lors d’un entretien en 1999, 50 ans après avoir rédigé Chroniques Martiennes, lorsque le journaliste lui demande si, aujourd’hui le livre serait exactement pareil, Bradbury répond : « Ce serait en gros le même livre, car il s’agit d’un mélange de mythes […] de ma passion d’enfant pour l’Egypte ancienne, de ce que j’ai lu sur l’invasion de l’Amérique du Sud par les Espagnols, notamment Cortez, et de certains aspects de notre comportement vis-à-vis des Indiens d’Amérique ; or, dans mon esprit, rien de tout cela n’a changé. Je crois savoir qu’en matière d’exploration, nous avons été plus prudents lorsque nous sommes allés sur la Lune. […] Les Chroniques martiennes tournent autour de cette histoire de bactéries ; voyez ce que nos bactéries ont fait aux Indiens d’Amérique ; en retour, nous avons ramené des maladies en Europe… Non, je ne crois pas que le livre serait très différent. » 

Nous pourrions encore en discuter pendant longtemps. Comment dans « Comme on se retrouve« , les hommes blancs, après la destruction de la Terre, viennent plaider leur cause auprès des hommes noirs qui sont partis sur Mars. La rancune face au lynchage, à l’esclavage moderne, la ségrégation, puis la proposition de cet ambassadeur blanc d’être à son tour discriminé s’ils les accueillent sur la planète, et finalement le pardon qui est plus fort que la vengeance.

« L’homme » qui montre à quel point l’homme veut toujours aller plus loin, il cherche ce qu’il a déjà devant lui, mais sa frénétique recherche le lui enlève ensuite. Il n’y a plus aucun moyen d’arrêter cette course frénétique vers toujours mieux, toujours plus.

« Ces diverses améliorations convenaient bien à ce siècle fiévreux, où la multiplicité des affaires ne laissait aucun repos et ne permettait aucun retard. Qu’eût dit un de nos ancêtres à voir ces boulevards illuminés avec un éclat comparable à celui du soleil, ces mille voitures circulant sans bruit sur le sourd bitume des rues, ces magasins riches comme des palais, d’où la lumière se répandait en blanches irradiations, ces voies de circulation larges comme des places, ces places vastes comme des plaines, ces hôtels immenses dans lesquels se logeaient somptueusement vingt mille voyageurs ; ces viaducs si légers ; ces longues galeries élégantes, ces ponts lancés d’une rue à l’autre, et enfin ces trains éclatants qui semblaient sillonner les airs avec une fantastique rapidité. Il eût été fort surpris sans doute ; mais les hommes de 1960 n’en étaient plus à l’admiration de ces merveilles ; ils en profitaient tranquillement, sans être plus heureux, car, à leur allure pressée, à leur démarche hâtive, à leur fougue américaine, on sentait que le démon de la fortune les poussait sans relâche ni merci.»

Il est nécessaire de prendre ces livres, en tout cas ceux de Bradbury (puisque ce que Jules Verne avait prédit est déjà arrivé), avec tout l’optimisme que nous avons, car son but n’est pas de nous faire peur : “ Je ne prédisais pas l’avenir, j’essayais de l’empêcher. “ Prenez tout l’optimiste possible pour affronter les œuvres de science-fiction citées dans l’article.

« Parce que j’ai constaté que ce que ces Martiens possédaient était largement aussi bien que tout ce que nous pourrons jamais espérer obtenir. Ils se sont arrêtés là où nous aurions dû le faire il y a cent ans. »

Bibliographie :

Baudou Jacques, « Les grandes thématiques de la science-fiction », Presses Universitaires de France, Paris, 2003, p. 65-117.

Verne Jules, Paris au XXe siècle, Hachette, Paris, 1994.

Bradbury Ray, Chroniques martiennes, Éditions Denoël, Paris, 1997.

Bradbury Ray, L’homme illustré, Éditions Denoël, Paris, 2021.

Cordesse Gérard, « La science-fiction de Ray Bradbury », Caliban, n°6, janvier 1969, p. 77-83.

Gilet Amandine, « Jules Verne, visionnaire, le futur omniprésent dans ses œuvres: Dans quelle mesure, pouvons-nous dire que Jules Verne est un visionnaire ? », Travail personnel encadré, Lycée Elie Vinet, Barbezieux, 2018-2019.

« Les Grands Entretiens », Lire Magazine littéraire, n°500, octobre 2021.

Monette Pierre, « Fahrenheit 451 de Ray Bradbury : hommes-livres, hommes libres », Entre les lignes, vol 1. n°3, printemps 2005, p. 50–51.

Webographie :

En un combat douteux (blog), «  » Un coup de tonnerre  » par Ray Bradbury ( 1952 ) », En un combat douteux, 2019. Mis en ligne le 16 avril 2019, consulté le 25 novembre 2022. URL : http://enuncombatdouteux.blogspot.com/2019/04/un-coup-de-tonnerre-par-ray-bradbury.html

Barazon Tatjana, « Des livres dans la tête : la bibliothèque imaginaire chez Bradbury, Canetti et Joyce », Conserveries mémorielles [En ligne], n°5, 2008. Mis en ligne le 01 octobre 2008, consulté le 25 novembre 2022. URL : http://journals.openedition.org/cm/129

Bradbury Literary Works LLC, « Ray Bradbury Website » [en ligne]. Consulté le 25 novembre 2022. URL : https://raybradbury.com/ 

Bradbury Ray (auteur), Constales Denis (copiste), Fahrenheit 451, [en ligne]. Mis en ligne en 2003, consulté le 25 novembre 2022. URL : http://sami.is.free.fr/Oeuvres/bradbury_fahrenheit_451_fr.html

Lafon Cathy, « États-Unis : il y a 70 ans, McCarthy lance une « chasse aux sorcières » contre les communistes », Sud-Ouest [en ligne], 2020. Mis en ligne le 09 février 2020 à 18h27, consulté le 25 novembre 2022. URL : https://www.sudouest.fr/politique/etats-unis-il-y-a-70-ans-mccarthy-lance-une-quot-chasse-aux-sorcieres-quot-contre-les-communistes-2061419.php

Soriano Marc, « VERNE JULES – (1828-1905) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Consulté le 25 novembre 2022. URL : http://www.universalis-edu.com.ezproxy.u-bordeaux-montaigne.fr/encyclopedie/jules-verne/

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