Mister Miracle : 

Comment s’approprier un personnage indissociable de son créateur ?

Article écrit par Théo Toussaint, illustré par @peydrawz

Le super-artiste de l’évasion Mister Miracle commence ses aventures en 1971. Celui-ci s’imbrique dans le récit dantesque du Quatrième Monde, imaginé par l’auteur Jack Kirby. Tombé en désuétude, le destin du personnage est finalement repris 47 ans plus tard, par le scénariste Tom King qui décide d’adapter Mister Miracle dans un contexte inédit, que reste-t-il alors du héros originellement créé par Kirby ?

Du Quatrième Monde au monde réel

Tout le monde connaît Stan Lee, l’artiste phare de l’âge d’or de Marvel, unanimement déclaré à l’origine de Thor, Hulk, les X-Men… Mais il est relativement fréquent d’invisibiliser le travail du dessinateur Jack Kirby qui a pourtant également donné vie aux plus grands protagonistes de la maison d’édition. Estimant n’être pas assez valorisé pour ses contributions, Kirby quitte Marvel pour son concurrent, espérant concrétiser ses propres créations originales.

En octobre 1970, DC Comics publie le numéro 133 d’une série consacrée à Jimmy Olsen, le compagnon de Superman. Si habituellement, Superman’s Pal Jimmy Olsen est un comics considéré comme dispensable, avec peu d’enjeux narratifs, l’arrivée de l’auteur/dessinateur Jack Kirby sur cette issue change drastiquement le style du titre. L’auteur décide d’y introduire les prémices d’un panthéon divin, Le Quatrième Monde. Étoffé au fil des épisodes de Mister Miracle, The New Gods et The Forever People, cet univers représente un tournant dans la narration et la conception d’une mythologie super-héroïque. Les lecteurs y découvrent les mondes de New Genesis et d’Apokolips, analogies du Paradis et des Enfers, où les Nouveaux Dieux s’affrontent dans une lutte éternelle. Ce récit choral et onirique, difficilement accessible pour les néophytes, dépeint un univers cosmique unique, où l’auteur s’attarde à détailler chaque aspect de ces planètes pour les rendre tangibles et complexes.

Au cours de cette saga filée, Jack Kirby nous dévoile l’histoire à l’origine du héros Mister Miracle. Pour sceller une paix durable, le Haut-Père, meneur de New Genesis, conclut un accord avec Darkseid, dictateur d’Apokolips : les deux gouvernants doivent échanger leurs héritiers nouveaux-nés. Le fils du Haut-Père, Scott Free, grandit captif dans un univers macabre et particulièrement hostile ignorant sa filiation au trône de New Genesis. Torturé et emprisonné pendant des années, le jeune garçon se rend compte de l’injustice de sa situation. Il fait fît de l’autorité de Darkseid et enchaîne les tentatives d’évasion pour quitter la planète. Il finit par s’échapper définitivement d’Apokolips pour rejoindre la Terre avec l’aide de Big Barda, une ancienne lieutenant du dictateur tombée amoureuse de Scott. Au cours de sa cavale, le héros de Jack Kirby rencontre son mentor, Mister Miracle, un illusionniste, artiste de cirque adepte de l’art de l’évasion. Lorsque celui-ci est assassiné par un gangster, Scott Free reprend son pseudonyme et s’engage dans une croisade pour la justice.

Malgré un accueil critique dithyrambique, les histoires du Quatrième Monde peinent à trouver un lectorat régulier. Face à un échec commercial, DC Comics décide d’arrêter sa collaboration avec l’auteur et les protagonistes majeurs sont intégrés à la continuité classique de la Ligue de Justice. Ayant acquis un statut culte grâce au soutien de quelques aficionados, l’œuvre colossale de Jack Kirby est réhabilitée au fur et à mesure des décennies. Tom King décide de se plonger dans l’interprétation intime de Mister Miracle avec le dessinateur Mitch Gerads en 2018, après s’être attaqué à une autre icône de Kirby, La Vision, super-robot humanoïde imaginé en 1940.  La volonté de King est de conserver l’ensemble de l’univers du Quatrième Monde, tout en le transposant dans une réalité moderne, un monde semblable au nôtre, où le super-héros navigue entre son quotidien banal et des affrontements extra-dimensionnels contre Darkseid. Afin de compléter la portée narrative de son œuvre, le scénariste pose une interrogation qui va structurer l’ensemble du récit : Que se passe-t-il si l’artiste de l’évasion ultime est confronté à sa propre prison mentale, la dépression ?

Mister Miracle est.

Mister Miracle de Tom King est un récit complet, dont les éléments graphiques et les concepts narratifs s’enchevêtrent pour former une œuvre originale et cohérente. Mitch Gerads s’inspire de l’esthétique des comics des années 70, référence directe à l’influence de Jack Kirby, avec des textures de points de trame et une colorisation pop caractéristique des Bds de l’âge de bronze. 

Gerads souligne brillamment ses inspirations en détournant la composition des planches sous un format de 9 cases. La construction d’un cadre en 3 par 3 permet à l’artiste de jouer avec la mise en scène pour créer des enchaînements dynamiques ou appuyer l’ambiance en valorisant des plans d’insert. Enfin, Mitch Gerads vient également rompre ses compositions, et étale certaines de ses illustrations sur plusieurs cases du quadrillage. Toutes ces trouvailles visuelles viennent enrichir une narration complexe, qui modifie en profondeur la vision du personnage optimiste de Mister Miracle. Traditionnellement, le personnage de Jack Kirby représente une forme d’espoir, à l’instar de Superman, il symbolise un idéal d’héroïsme.

Tom King déconstruit le justicier pour le réinventer et lui permettre d’évoluer. Dans les premières pages du récit, Mister Miracle tente de mettre fin à ses jours, accablé par les souvenirs traumatiques de son passé dans les fosses d’Apokolips. Ayant le sentiment d’être isolé, le suicide est pour lui une manière de s’extirper de la seule prison à laquelle il ne peut pas échapper, celle de sa propre existence. Pourtant, Mister Miracle a une femme qui l’aime, et les intrigues du récit lui permettent de s’en sortir en confrontant les êtres qui l’ont conditionné, comme son père biologique, contre lequel Scott Free est particulièrement amer après avoir été abandonné à son sort pour le salut de New Genesis, ou Mamie Bonheur, une tortionnaire d’Apokolips qui fut sa seule figure maternelle. Le héros doit déjouer les machinations de Darkseid pour envahir l’univers tout en effectuant un travail introspectif sur lui-même. 

Dans une interview accordée pour le média Comicbook.com réalisée en 2019, Tom King décrit son processus de transposition d’un protagoniste positif au sein d’une tourmente traumatique. L’auteur ne souhaite pas créer une œuvre sombre pour refléter les horreurs de la vie, sa volonté est de trouver un moyen alternatif de triompher, de dépeindre les super-héros sous un angle différent et de proposer une transition de personnage qui ouvre vers de nouvelles perceptives. King s’inspire globalement de ses propres expériences pour alimenter son récit, Mister Miracle aborde les thématiques sur la paternité, la religion et le deuil. Tous ces éléments entrent en résonance avec le vécu de l’auteur afin d’humaniser ces réflexions.

Le récit vient également parasiter son propre discours, visuellement comme narrativement, en proposant une remise en doute constante sur la réalité. L’existence même des protagonistes est questionnée au fil des pages, toutes les images sont relatives, chaque dialogue peut être orienté et déformé. Ce postulat est intégré à la trame narrative par l’introduction de l’équation anti-vie, le pouvoir ultime de Darkseid, une formule permettant d’annihiler la volonté et l’espoir des individus, selon le Haut-Père, l’équation pourrait également déformer la réalité.

Tom King dynamite la figure cultissime de Jack Kirby, il n’est pas uniquement question d’une simple adaptation des histoires du Quatrième Monde, l’auteur propose un hommage vibrant à cet univers, chaque référence, chaque détail, témoigne d’un véritable amour pour le matériel d’origine. Cette version de 2018, imprègne des réflexions personnelles philosophiques, si le constat peut paraître troublant lors des premiers chapitres, Mister Miracle ressuscite métaphoriquement et reprend sa place en tant qu’icône de DC Comics. La quête d’évasion du justicier inonde le récit, au point de surgir au-delà des pages en proposant un véritable bol d’oxygène en termes d’écriture.

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