Chronique du Tibet :

De l’essence à la résilience : sur les traces de la patience oubliée.

Article écrit par Dani

« Le monde est un buisson empli d’yeux ardents » – Nick Cave, “We are not alone”

Elle se tient de l’autre côté de la paroi rocheuse, si parfaitement immobile, si aisément camouflée que le photographe ne peut la voir. Seul le haut de sa tête surplombe le roc ; ses oreilles, et ses yeux bleutés qui dardent sur le photographe un regard sans haine. Parti au Tibet à plusieurs reprises sur les traces de la panthère des neiges, Vincent Munier ne remarquera la présence de celle qu’il avait tant guettée que plusieurs semaines après son retour, en visionnant les clichés capturés sur le vif. Comme son compagnon de voyage Sylvain Tesson l’écrira si brillamment dans son journal de bord, qui tisse la trame narrative de ce documentaire de toute beauté, « j’avais beaucoup voyagé, j’avais été regardé, et je ne le savais pas. »

Véritable hommage au Tibet, ode à la nature et manifeste pour la patience et la beauté, La Panthère des Neiges retrace un itinéraire déjà emprunté à plusieurs reprises par le photographe Vincent Munier, avec un naturel non moins déconcertant. Accompagné dans ce grand voyage au cœur du froid glacial et d’une nature intouchée par Sylvain Tesson et Marie Amiguet, Munier parcourt les hauts plateaux tibétains sur les traces de la panthère des neiges, spectre des montagnes. Son pelage immaculé parsemé de tâches sombres, ses yeux de glace et son élégance féline en font une créature aussi fascinante que difficile à apercevoir. C’est sans la moindre certitude qu’il reviendra avec des images de ce grand félin que Munier reste tapi dans la neige des heures durant, longue vue à la main, son appareil muni d’un téléobjectif paré à déclencher. La première leçon qui nous est enseignée par Sylvain Tesson, narrateur de cet itinéraire sans routes ni sentiers, est la suivante : « le mépris de ses douleurs, l’ignorance du temps, et ne jamais douter d’obtenir ce que l’on souhaite. »

Bien plus qu’un simple affût cependant, ce voyage est en tout premier lieu l’occasion de revenir aux origines du monde, de rendre grâce à l’immensité et à la beauté de la nature, de se déconnecter de cette « épilepsie moderne » qui nous entraîne par saccades dans des élans de consumérisme effrénés. Au fil des rencontres avec les grands yaks, les chats sauvages de Pallas, les renards du Tibet, les éperviers d’Europe ou les vautours, Munier et Tesson nous invitent à découvrir et redécouvrir les vertus oubliées dans notre course hors d’haleine au sein d’un monde civilisé, si loin de toute nature, y compris la nôtre. La patience, l’observation, la résilience et la reconnaissance de notre infime place dans cet univers immense, où chaque créature se tient à la place qui a été créée pour elle par la nature en personne, en sont quelques exemples significatifs. Loin des constructions modernes et des préoccupations humaines se dresse ce lieu hors du monde, hors du temps, au sommet duquel aube et crépuscule se confondent et jettent sur la neige et la glace leurs lueurs orangées, éclatantes à travers la brume. Et si le voyageur espère en secret apercevoir, rien qu’un instant, la silhouette élégante et gracile de la panthère des neiges, le voyage prend tout son sens en ce qu’il donne à voir, dans toute sa splendeur, ce qui demeure encore intact dans un monde abîmé par le manque de considération dont nous faisons preuve en permanence.

Loin de s’imposer comme une leçon de morale cependant, puisque « l’on peut choisir de creuser le désespoir ou de célébrer la beauté », ce documentaire d’exception se focalise sur la redécouverte de notre essence oubliée, sur ce qui fait que nous demeurons fondamentalement humains tout en l’oubliant parfois, et sur notre place au cœur de ce vaste monde marqué par l’impermanence de toute chose. La musique originale de Warren Ellis et Nick Cave nous plonge plus avant dans un univers de feu et de glace, et nous rappelle que nous sommes, à tout instant, observés sans même en avoir conscience par une nature qui aime à rester cachée mais que l’on peut espérer, avec suffisamment de patience, apercevoir l’espace d’un instant.

« J’avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s’asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fût-il un frémissement de feuille. La patience était la révérence de l’homme à ce qui était donné. » – Sylvain Tesson, La Panthère des Neiges.

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