L’Art d’être humain

Par Green

Je rencontre Sandro un dimanche de février alors que je marche pour Bergame avec ma mère, sans but précis. Il est au bord de la route, près du supermarché, le dos contre le mur et les yeux baissés. Je trouve 50 cents dans mes poches, et je décide de les lui donner. Je m’approche donc, et je les mets dans le gobelet en papier qu’il tient dans ses mains. Surpris, il lève son regard et il me remercie avec un grand sourire.

Pendant que je marche pour rentrer à la maison, ce sourire n’arrête pas de me venir à l’esprit, et je commence à me poser plusieurs questions sur cet homme mystérieux. Peut-être que je ne suis pas habituée à croiser des personnes si gentilles et chaleureuses, ou peut-être que je suis juste trop sensible, mais il ne m’arrive pas très souvent de rester si touchée par quelqu’un que je ne connais pas et de ressentir une sorte de connexion avec lui. Alors, arrivée à mi-chemin, je vais le revoir pour lui demander s’il a besoin de quelque chose ou s’il veut un café. Il me remercie, mais il refuse mon offre, il dit que le café lui fait mal à la santé, mais que je suis très gentille. Alors je le salue, lui promettant que je reviendrai encore le voir.

Le lendemain matin, je sors de chez moi et je refais la même route pour aller en ville. Arrivée au coin de la rue qui mène au supermarché, je vois Sandro dans la même position que la veille, avec une combinaison différente, mais les mêmes yeux bas et le même gobelet entre les mains. Je m’approche de lui, je lui dis bonjour et je lui donne une autre pièce de 50 cents. Il lève les yeux et sourit encore plus chaleureusement. « Alors tu es vraiment venue me saluer« , me dit-il.

Nous restons là un peu à parler et le temps semble presque s’écouler plus vite. Sandro me dit qu’il aime beaucoup mon collier rouge, car “il est très géométrique et coloré”. Après environ vingt minutes, nous nous saluons et je lui dis que je dois y aller, mais que je reviendrais lui dire bonjour. Pendant les quatre jours suivants, l’histoire se répète.

Un matin, avec la pièce habituelle, je lui tends aussi un collier bleu avec une pierre hexagonale colorée, que j’avais faite pour lui la veille. Les yeux de Sandro s’illuminent, il le porte tout de suite en le liant à son poignet, puis me remercie, en disant que je suis « une fille aux douces pensées« . 

Quelque chose dans sa façon de parler me ramène à des époques plus lointaines dont je lisais les récits quand j’étais plus petite. Sandro est fluide et il m’est impossible de lui donner une identité fixe : il parle peu de lui-même et dit que sa vie a été insipide, mais il a une grande sensibilité et une simplicité qui laisse presque stupéfait.

Quand il me voit, il m’appelle par mon prénom et m’accueille toujours en chantant un morceau de « Georgia on my mind” de Ray Charles. Ensemble, nous parlons de jazz, de musique et de la guerre.

Il dit que toute la négativité du monde moderne le rend triste, que les souverains nationaux jouent aux dés avec les vies des peuples et que tous devraient s’attarder davantage à regarder le ciel et la nature, pour se rendre compte à quel point nous sommes petits. Plus on parle et plus je me demande comment il fait, malgré tout cela et malgré ce qu’il vit, à être toujours aussi positif et gentil avec tout le monde.

Un soir, quand je viens le saluer pour la dernière fois avant de partir, je lui demande son secret pour que son âme bonne et rêveuse ne reste pas attachée à la négativité et à la méchanceté du monde.

Il me regarde, m’embrasse fort, comme quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis des années et me dit ensuite « tu es née avec une sensibilité aiguë et un altruisme inné et cela doit être ta force. Alors que le monde se bat pour savoir qui est le meilleur, tu te concentres sur les gens et ce qu’ils ont à dire et ça te rend plus riche qu’eux.« 

Deux mois se sont écoulés depuis ce jour, et pourtant, cette phrase résonne dans mon esprit comme si je venais de l’entendre pour la première fois. Maintenant, pendant que je marche, je regarde en haut et je ne m’inquiète pas si je suis mon rythme, car je sais qu’arriver premier ne sert à rien si tu ne profites pas du voyage et que, comme il dit Antoine de Saint-Exupéry, « On ne voit bien qu’avec le coeur, l’essentiel est invisible pour les yeux« .

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