Chang-dong Lee, Burning 2018

par Heolruz

Chang-dong Lee est un personnage au parcours atypique qui n’a découvert le cinéma en tant que producteur qu’à l’âge de 40 ans. Pour autant cette tardive rencontre avec ce milieu n’est pas un point faible. En effet, avant d’être producteur, Chang-dong Lee est un écrivain de renom en Corée du Sud. Il est un auteur à succès,  et cette qualité d’écriture se retrouve dans les œuvres qu’il nous propose, que ce soit dans ses romans ou bien ses longs-métrages : sa qualité narrative est indéniable. La puissance de son cinéma réside dans plusieurs aspects. En premier lieu : son enfance, ses études et son rapport à la société coréenne durant ses années universitaires font de lui un fervent militant contre la dictature et notamment le régime militaire qu’il a vécu en Corée du Sud dans les années 1980. Ses œuvres se teintent donc d’abord d’une critique plus ou moins évidente des institutions et des dynamiques sociétales de la société coréenne en elle-même. Ensuite, Chang-dong Lee donne à ses personnages des sentiments très particuliers, ils sont souvent en proie à une double solitude, celle d’abord de la solitude sociale due à des ruptures familiales, amoureuses. Les rapports sont difficiles, contraints. La solitude devient ainsi double, elle pénètre le personnage et on retrouve beaucoup de tristesse et de culpabilité sans pour autant négliger le fait que ses personnages sont remplis d’espoir, ils avancent sans cesse sans pour autant savoir réellement où ils vont. 

Son premier succès est Green Fish en 1997, sa carrière décolle ensuite avec Peppermint Candy en 1999 – les deux films sont des œuvres qui critiquent de manière explicite la criminalité et les séquelles  engendrées par la période de junte militaire, notamment dans Peppermint Candy. Nous nous intéresserons à un film plus récent qui a eu un succès assez important : Burning sorti en salle en 2018 et qui est un film tellement particulier, tellement réussi, et qui d’une certaine manière annonce les  prémisses sous plusieurs angles de la réussite d’un certain autre film coréen récompensé internationalement – Parasite (sorti en 2019) de Bong Joon Ho. 

Burning est tiré de la nouvelle Les Granges Brûlées (parue 1983) de l’auteur japonais Haruki Murakami qui est connu essentiellement en occident pour Kafka sur le rivage (paru en 2002) ou Underground (paru en 1998) – oeuvre qui est une suite d’interviews de survivant.e.s de l’attentat de Tokyo en 1995 par la secte Aum. Chang-dong Lee s’entoure pour ce film de Joon-dong Lee, un producteur, avec qui il a déjà travaillé sur deux films (Oasis en 2002 et Poetry en 2010) mais surtout du directeur photographique Kyung-pyo Hong qui est déjà très apprécié et dont le travail est reconnu en Corée du Sud avec sa participation au très bon film Mother (sorti en 2009) et Snowpiercer (sorti en 2016) de Bong-joon Ho ; mais aussi de The Strangers (sorti en 2016) de Hong-jin Na, un film très étonnant et très plaisant autour du genre fantastique, du drame et de l’épouvante. On remarque à travers ces trois films (il a participé a bien d’autres films) une progression ou au minimum, une transformation de sa méthode photographique. Kyung-pyo Hong a démontré qu’il était fait pour les films de différents calibres et de thèmes divers, l’image qu’il est capable de proposer dans Burning se rapproche dans la qualité et la méthode, de celle qu’il a proposé dans The Strangers et que l’on verra dans Parasite puisque c’est lui qui va occuper le rôle de directeur photographique. Chang-dong Lee s’est donc bien entouré pour faire ce film, avec un environnement compétent fait de connaissances et de virtuoses en art (que ce soit au niveau de l’image qu’au niveau du son puisque la bande sonore est très réussie également), il ne reste maintenant plus qu’à dérouler le film. 

Jong-Soo est un jeune homme occupé dans de petits emplois précaires, il se lie avec Hae-Mi une ancienne connaissance. Lorsque celle-ci rentre d’un voyage au Kenya, elle est accompagnée de Ben, un jeune homme charmant et très riche (bien plus que Jong-Soo). Ben a un secret qu’il dévoile très vite à Jong-Soo, celui de brûler des serres comme passe-temps. Dès lors commence une histoire particulière où les caractères de trois personnages vont tenter de s’affirmer, les liens qu’ils unissent se brisant, se renouant tantôt. La géographie est assez singulière, on alterne entre une petite chambre dans un quartier sur les hauteurs de Séoul puis dans une villa luxueuse avant de se rendre à la campagne où les racines des personnages s’ancrent plus ou moins bien avec leurs souvenirs passés. Chang-dong Lee dépeint sans doute le sentiment ardent qu’espèrent les coréen.ne.s : celui du changement politique – contexte de la révolution des bougies en 2016 qui a renversé la présidente Geun-hye Park. Lui-même a été ministre de la Culture en 2003/2004 et ce thème autour des flammes, du brasier et de la combustion n’est sans doute pas un message hasardeux. Les rapports sociaux sont eux-mêmes abordés, qu’ils soient immatériels avec les difficultés à se comprendre entre personnages, ou matériels où la critique des inégalités économiques est criante. Il en ressort ce triangle amoureux qui a lieu presque par la force des choses. Animés de dynamiques et de buts très opposés, l’alchimie se réalise tout de même autour de plusieurs thèmes comme la recherche du bonheur, de sa place dans le monde, l’amour ou encore la folie. On ne regrettera pas que les personnages soient stéréotypés, Burning est comme beaucoup de films coréen un film multigenre. L’histoire est globale et à la fois personnelle, elle est à la fois dramatique et policière sans que ça soit vraiment le cas. De manière anachronique, ce film est plus noir que Parasite, c’est peut-être le léger défaut que l’on peut trouver, la comédie est peu présente et elle est montrée comme étant une phase dérangeante, gênante à voir. Néanmoins, ce film annonce en quelque sorte le succès de Parasite, un film multigenre, un film typiquement coréen sur ses aspects sociaux, l’épanouissement d’un directeur photographique formidable, et on espère encore voir des films de ce calibre dans les mois et les années qui viennent. 

Le court-métrage que je vous propose ce mois-ci est Beautiful New Bay Area Project (sorti en 2013) de Kiyoshi Kurosawa. Réalisateur à la filmographie fournie, ce court-métrage est encore une curieuse œuvre qui a pour but de faire travailler nos neurones. Une dockeuse travaille sur un chantier sur un quai du port, lorsqu’un jeune héritier richissime en quête de réaliser son projet immobilier fait sa “rencontre” (je mets entre guillemets, car on ne peut pas appeler ça une véritable rencontre normale). Le jeune homme joue de sa position économique avantageuse, mais elle refuse ses questions. Vexé, il lui vole son badge utile au travail et s’enfuit. Yokô décide alors d’aller le récupérer peu importe les moyens face à un freluquet déraisonné.

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